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Depuis des décennies déjà les USA nous pourvoie en super héros. Pas en héros, en super héros, le modèle au-dessus, celui qui parvient à briser le ridicule de son costume pour s’afficher en public et sauver le monde. Deux grandes maisons (et pleins de petites mais bien moins connues malheureusement) s’affrontent sur ce terrain, Marvel – la maison des idées- et DC comics. Mais, depuis le temps, la lutte entre un Superman invincible, incarnation d’une justice de fer et un spiderman en proie aux turpitudes de l’amour, les choses ont changé.

Le seul souci c’est que ces changements ne semblent pas avoir été pris en compte par la majorité du public. A ce titre il serait bon de s’interroger sur la validité de ces changements, sur leur impact. A partir de quel moment la valeur intrinsèque d’un art, d’un mouvement artistique plutôt, change t’elle ? Est-ce à partir de l’idée de l’auteur, de sa réalisation, de son acceptation par quelques uns ou de son adoption forcément bancale par le grand public ?

Autant de questions qu’incarne le comics aujourd’hui, du moins pour une bonne partie des citoyens français. A en croire le box office il n’y a toujours que deux types de super héros, les rigolos qui sauvent le monde à coups d’effets spéciaux débordants même de leur costume moulants et les sérieux torturés par des idéaux de justice qu’ils savent en désaccord avec les sociétés humaines. A cela vient s’ajouter un goût pour la parodie (on ira plus du côté de mystery men que d’hancock, mais ça doit être un choix personnel) ou pour le dépassement de la figure héroïque « type » (sin city fonctionne plutôt bien dans ce registre).

Tout irait donc bien dans le meilleur des mondes, si cette vision culturelle n’était pas datée, obsolète à la limite. Elle rapporte des sous, encore et toujours, mais elle continue de charrier son lot de lieux communs. On me dira que c’est normal avec ce genre de grandes figures, surtout lorsqu’elles reposent sur autant de stéréotypes, qu’il en va ainsi pour tous les héros.

Le héros, justement, est un produit de l’Histoire. Soit une société, un groupe social si l’on veut, s’en empare et fait siennes les valeurs qu’il véhicule, soit il y  a la récupération d’une personnalité pour la transformer en icône. En France de nombreux héros sont issus d’une récupération nationaliste au XIXième (Clovis, Jeanne d’Arc et j’en passe), ces héros se transformèrent au XXième en « personne normale » (les poilus par exemple), mais toujours il est question d’Histoire et de souffrance. Si l’on regarde de l’autre côté de l’atlantique, l’héroïsation ne peut pas vraiment se reposer sur l’Histoire, elle s’appuie donc sur une construction plus « pure », plus directe accès sur la grandiloquence, sur la prise en main d’un nouveau médium (la bande dessinée)  pour engendrer des : super héros. Bien évidemment traine encore là dedans des discours simplistes, la glorification de la patrie, la facilité d’une écriture « gamine » et (surtout) manichéenne.

Il faut le dire les premiers pas des supers héros ne furent pas des plus gracieux ou des plus fans en terme de « fond scénaristique », mais l’imagination, l’inventivité étaient au rendez-vous, et si parfois l’histoire de la semaine laissez à désirer, le dessin embarqué vos pupilles pour le compte.

Il ne s’agit pas ici de rendre compte du concept d’héros, ni de décortiquer l’histoire des comics ou de leur impact social. Mais de mettre à plat quelques évidences, notamment le fait que le travail d’un Frank Miller, d’un Alan Moore, d’un Gaiman, d’un Grant Morisson ou (donc) d’un Bendis (et de tant d’autres) n’existe pas depuis 2010, qu’il est bien loin des préoccupations de la production cinématographique à laquelle on l’associe bien trop souvent.

Lire un tome de Powers ringardise l’écriture scénaristique de 90% des films de genre et ridiculise les séries comme « Heroes » (qui n’a pas besoin d’une telle comparaison pour s’enfoncer dans les sables mouvants de ses propres contradictions). Bendis propose ici une relecture des super héros, après avoir ingurgité une production gargantuesque. Chaque histoire (Arc, pour les intimes) n’est pas « une bonne idée dessinée » c’est le produit d’une réflexion lente, complexe, aux multiples ramifications.

Moins citée que d’autres productions (on peut par exemple retrouver « walking dead », « y le dernier homme » ou « fables » dans quelques médias, comme exemples de ce qu’est le comics contemporain) Powers fut tout de même récompensée par le prix Eisner (bon les prix ça ne veut rien dire, je le mentionne ici pour mettre en avant la popularité du titre). Elle se démarque des autres séries de Bendis en ce qu’elle est moins mainstream, qu’on l’y sent plus libre. De la même manière Oeming (le dessinateur) parait s’amuser à proposer un style tout personnel reposant autant sur des strips découpés comme chez Dark Horse, des postures rappelant l’âge d’or des comics et un trait anguleux et fort qui lorgne plus du côté des premiers Miller et de Mignola (il collabora d’ailleurs sur B.P.R.D, le spin-off d’Hellboy du même Mignola).

Au fil des épisodes on comprend que le propos de Bendis est moins d’arc-bouter son écriture autour de la création de super pouvoirs, super personnalités, super enquêtes, super personnages, que d’opposer le quotidien et la légende. De la même manière que les westerns depuis les années 60 (« les cheyennes » de John Ford pour aller vite) revisite leur construction héroïque de l’ouest à coup de « bons indiens » qui ne seraient pas forcément morts, Bendis revisite le super héroïsme en le débarrassant de ses tics, et en lui incorporant les réflexions et changements de ses prédécesseurs.

Nous sommes ici dans une ambiance, une écriture tournée vers le polar. Cela démarre « gentiment » avec des cadavres, des coupables difficiles à appréhender, un flic bourru au passé mystérieux et une fliquette manieuse de bons mots et de battes de baseball. L’élément super héroïque est présent pour mettre son grain de sable dans ces rouages trop bien huilés. Tout ceci ne serait donc qu’un mélange des genres, que la rencontre bien orchestrée de poncifs de « para littérature » ?

Oui. Les premiers tomes ne dévoilent rien d’autres que des bonnes idées, qu’une écriture bulldozer entièrement tournée vers l’efficacité de son l’incongruité qui la fonde, les dessins suivent eux aussi cette voie de la surprise constante avec un découpage serré, du noir et blanc, du répétitif et beaucoup d’effets. Il faudra ainsi pas moins de quatre tomes pour que nos deux héros commencent à se parler, je ne parle pas d’échanger des sentiments, mais uniquement de se parler autrement que pour échanger des impressions. Le mélange des genres, l’exercice de style s’efface peu à peu, cédant ses caprices au joug de la noirceur, de la crudité d’un monde qui part en lambeau. Comme dans la, sublime, série Alias du même Bendis il est ici question de la perte des illusions, de là où l’on place nos valeurs.

Dès lors, le quotidien pourri, glauque, injustice, socialement non reconnu des flics devient de plus en plus réaliste, qu’importe la teneur de leur proie ou de la victime, la médiatisation de leur boulot, ils restent là à devoir incarner la justice en marche, coûte que coûte. Bendis pose la question des deux vitesses de la justice, en faisant s’entrechoquer les mondes, qu’advient-il du réel, du poids de la matraque à la ceinture, lorsque où que l’on regarde l’impunité s’impose comme seule loi ?

La réflexion autour du surhomme que Moore proposait (entre autres) dans Watchmen prend ici une tournure plus crue, plus directe la question n’est plus de savoir si nous voulons la paix, mais quel est le sacrifice que nous sommes prêt à accepter pour cette dernière, jusqu’où doit aller le respect de l’autre ?

Des questions que l’homme du commun ne peut qu’entrevoir métaphysiquement mais qui ici cherchent à s’incarner.

Cette âpreté, cette lourdeur s’impose au fil des albums, en parallèle d’une légende qui se construit sur un passé mythifié. Là, repose la force véritable de Powers, alors qu’au final les comics de ce type finissent le plus souvent par tourner autour de leur nombril, optant pour une logique en vase clos et par des auto références à gogo (ou pour la multiplication d’univers délirante, on pensera à la sage des clones qui a bien faillit réussir à venir à bout de Spiderman), cette série prend de la consistance à son rythme, au fil des saisons. Ce qui ne paraissait qu’un meurtre « banal » au début du premier tome, va avoir des conséquences de plus en plus incontrôlables, laissant les personnages de plus en plus mal en point (sans trop en dire, on peut juste remarquer que la scène, pourtant mille fois vu, lu et entendu du personnage séquestré tandis que ses amis le recherche, présente dans l’un des tomes est d’une rare densité), de plus en plus désemparés, en rupture avec leur code et la morale. Ce présent sombre s’explique par un passé chaotique et secret que l’on cherche à taire, que l’on assume pas, tant nous préférons être abusés par les flashs d’infos et les paillettes.

L’oeuvre de Bendis transpire de ces thématiques (rédemption, poids des pouvoirs, cruauté, remise en cause des pratiques économiques, quotidien et routine menant à la dépression) mais jamais elles ne s’incarnent avec tant de panache et de savoir faire que dans cette série qui mérite mieux qu’une lecture « amusante » « pour passer le temps » « pour se vider la tête » où l’on se plait à reléguer la trop grande majorité des comics, sans non plus devoir être perçue comme une forme contemporaine et « hype ».

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