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Il y a peu j’évoquais la lecture et ses conditions, pour cette fois il serait intéressant de parler des conditions de réception d’une œuvre. Parce qu’à n’en point douter aujourd’hui on se focaliserait sur les préjugés bien pesants et lourdingues sur les arabes qui tapissent une partie de ce roman. Force est de constater qu’aussi caricaturaux que soient les portraits de ce volume, ils amènent à une certaine réflexion.

On peut tout de même poser les choses autrement, se dire que l’on a à faire un roman policier dans la veine des précédents. On y trouve les éléments attendus : un Burma au meilleur de sa forme (il se fait menacer, attacher, assommer et, petite nouveauté, droguer), une Hélène un peu absente mais toujours aussi capiteuse (la relation des deux personnages est intrigante par bien des aspects parce que Burma ne cesse de lui faire des allusions déplacées, tombant dans le harcèlement plus qu’à son tour, mais la secrétaire montre qu’elle a du répondant et qu’elle ne tombe pas dans le panneau comme la donzelle habituelle. Dès lors, si de nos jours on peut excuser le comportement du détective on comprend que l’auteur en use afin de donner plus de caractère au personnage féminin, un artifice moins efficace aujourd’hui mais qui produit tout de même un effet), un Corvet et un Faroux au rendez-vous des bons copains (qui débarquent fort à propos) et deux trois « le hasard fait bien les choses ». On y trouve également les ingrédients types (que l’on attend aussi) la mention à Sherlock (franchement je n’utilise même pas frantexte et je ne suis pas obsessionnel de ce détail mais tout de même je trouve ça amusant, de même que la propension qu’à Burma à parler ou à exagérer les faits pour gagner de l’argent. Je l’avais qualifié de « méprisant » il y a peu, c’est surtout parce qu’il semble plus se fixer un objectif éthique, plutôt qu’un objectif moral dans le sens où ses préjugés se font sur des critères qui sont les siens et qui englobent peu la notion de catégories), le drame familial dans une riche famille, les étrangers qui fomentent un sale coup, des trafics et toujours un arrière fond politique.

Ici l’arrière fond politique est celui de la libération, ainsi l’on parle des colonies (enfin de l’Algérie en particulier), mais aussi de l’épuration de certains grands patrons du fait de leur propension à collaborer. La guerre est terminée mais le climat n’est pas apaisé pour autant. Si Burma ne cherche plus du tabac partout, il n’en reste pas moins fauché.

On retiendra surtout la situation familiale mise en avant dans ce volume, déjà parce qu’encore une fois l’auteur parvient à la rendre crédible mais aussi parce que son exploration occupe une large place dans le roman. Le père autoritaire, vieillissant, patriarche à l’ancienne ne laissant rien passer (et pour qui Burma a travaillé dans sa jeunesse, enfin dans une usine) qui s’inquiète de la perte de son pouvoir et du sort de sa progéniture. Un fils qui tourne mal et qui sous des dehors d’éternels adolescents cache peut-être des mœurs plus honteuses. Une fille frivole et trop naïve qui finira par être la victime idéale de tous les milieux engagés (le pendant d’un certain « mépris » de Burma se retrouve ici, autant il n’épouse pas de causes, pas même celle de la loi – à laquelle il préfère sa justice- autant il comprend (plus ou moins vite) combien les rouages sociaux restent les mêmes en temps de guerre ou de paix. Cette jeune fille aurait fait une victime idéale avant-guerre, pendant l’occupation et elle reste après-guerre, il y a là un caractère tragique mais aussi désespéré à l’histoire). Un majordome qui ne semble pas blanc bleu. Un médecin de famille aussi louche que compétent. Tous ces personnages s’articulent autour d’un puzzle complexe, que Malet prend le temps de mettre en place. Nous sommes moins dans une partie de whodunit que dans une perspective sociale (encore une fois sans non plus forcer le trait).

A ce tableau de famille, faussement idéal on s’en doute, vient se superposer des relations sociales tout aussi complexe. Retrouver le cadavre pourrissant d’un arabe aux alentours de la maison n’a rien d’anodin, c’est l’occasion pour l’auteur de souligner les changements sociaux (un club privé peut-être tenu par des étrangers), les nouveaux réseaux des trafics en tout genre (auquel forcément les étrangers sont mêlés, mais pas uniquement) et les victimes de ces trafics (une jeunesse sacrifiée en somme). C’est ce tableau qui peut choquer ou du moins interpeler le lecteur contemporain. Il est certain que l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère. Les arabes et les mœurs sont caricaturés au possible, puisque tout ce qui de l’ordre de la culture (de la religion à la danse du ventre) n’est qu’un paravent pour camoufler des activités de grand banditisme. S’il est possible de croiser un ressortissant étranger de bon aloi, c’est le mort. Non pas parce qu’il est mort mais parce que c’était un homme bien, il avait su s’intégrer, se faire discret, mettre de côté sa culture et son identité en somme. C’est de ces gens-là, prêts à s’assimiler que les méchants profitent. Toutefois, il est capital de nuancer cette lecture en pointant du doigt que le patron tout puissant n’a pas su digérer les reproches qui lui étaient fait et qu’il a su continuer à profiter des autres en s’acoquinant avec les mauvaises personnes (alors même que c’est son fils qui est suspecté d’avoir de mauvaises fréquentations, ironie quand tu nous tiens). Il y a là une critique violente de la société à la libération, critique d’autant plus dure que les personnages emblématiques de l’espoir, du renouveau (les jeunes) sont sacrifiés sans l’ombre d’une hésitation. A bien des égards ce roman est d’une noirceur d’encre. Pour ceux qui en douteraient, le titre fait référence à des cercueils.

Si je parlais de condition de réception d’une œuvre c’est aussi parce qu’au moment où j’écris ces lignes (très éloigné dans le temps de leur parution) l’actualité nous parle de start-up en même temps que de crs ayant l’ordre de ne pas laisser l’accès à l’eau à des étrangers fuyants une guerre. Il est facile de voir le racisme des uns pour mieux ignorer les exactions de notre monde en somme.

On notera également, une superbe (vraiment) scène de divagation onirique sous l’emprise de drogue, qui non seulement fait avancer l’enquête (de façon tortueuse et fumeuse, mais tel est le style de Burma) mais qui en prime se pose là en terme littéraire.