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On pourrait parler de modernité ou encore de réalisme magique, d’ailleurs la quatrième de couverture ne s’en prive pas, toutefois c’est bien l’idée de brassage qui perdure une fois le recueil terminé.

Le travail de Hélène Breuleux à la traduction doit être pour beaucoup, avec le choix de Gianfronco Contini (disons que les deux se complètent) dans la cohérence de l’ensemble. Dès lors, il devient difficile de ne pas sortir de cette anthologie avec l’idée de lui coller une étiquette, de l’attribuer à un courant, à un contexte historique particulier, bref autant d’étapes qui font les bonnes (et les mauvaises) critiques. Reste qu’à ce compte là, à moins de vouloir dans la banalisation esthétique comme l’on chasse les fantômes à coup de prothèses de croyances, il faudrait opérer un travail analytique rigoureux. Un travail que la présente édition ébauche en présentant les auteurs choisis et en proposant une courte introduction et une courte conclusion, mais sans faire le pas supplémentaire. Le travail consisterait sans doute à regarder la part italienne du réalisme magique, dans explorer la minéralité, la pigmentation, de s’interroger sur ce qu’elle doit ou non au réalisme magique allemand ou français (ou d’ailleurs), de confronter ses frontières temporelles et géographiques à ses frontières imaginaires. Il serait alors peut-être possible d’en tirer une cartographie, une périodisation, une appartenance des uns et des autres, sans parler (mais là il faudrait avoir recours au texte originel) d’une approche plus stylistique. Sans parler des liens avec le futurisme, car si le futurisme se veut l’apôtre (pour le dire très vite) d’un monde exalté par la vitesse et le rejet du passé (qui se transforme en paysage pour passager nostalgique et peu enclin au mal des transports), il en va ici d’une tout autre forme. En effet, la majorité des récits propose une Italie assise sur ce qu’elle ne considère pas comme des ruines mais comme les balises de son quotidien et de sa culture, une campagne bien présente, quelques « contes », la moquerie des belles manières les plus « à la mode ». On ressent ici un amour du passé ne serait-ce que pour pouvoir avoir le luxe de sa nostalgie (ou quelque chose d’approchant), les nouvelles n’hésitant pas à prendre la forme de conte.

On le comprend cette anthologie propose une véritable entrée dans une littérature italienne méconnue (enfin à ma connaissance, il est tout à fait possible que la honte me pousse à généraliser mon inculture). Contrairement à d’autres projets anthologiques, je songe ici à des choix plus directement thématique brassant les auteurs, les époques et parfois les genres autour d’un domaine, on peut ici se permettre de faire abstraction de notre ressenti premier (est-ce que cela colle ou non à ce que j’attends du thème?) pour nous muer en rat de bibliothèque averti. Il est certain que le jeu en faudra la chandelle et que le lecteur curieux y trouvera un plaisir non démenti.

Personnellement, bien que sensible à une telle démarche je ne lui réserve cependant que peu de temps et pas pour ce type d’anthologie, il s’agissait pour moi d’une découverte impromptue, au hasard d’une pérégrination, je n’en attendais donc rien d’autres que la capacité à pouvoir emplir la cavité d’une curiosité que je ne connaissais pas encore (enfin quelque chose comme ça).

Si le « pari » est réussi, ne serait-ce que, sans que cela ne soit devenu une obsession, je me sens plus proche de certaines visions proposées ici et j’aurais tendance à revoir mes classiques, à percevoir Aymé ou Buzatti comme moins indéboulonnables et uniques au monde par exemple ; il n’en reste pas moins que je fus dérouté (parfois agréablement, parfois moins) par les formes mises en jeux.

Cette anthologie propose des récits assez ouvertement « allégoriques » (ça c’est de la top qualité dans le propos utilisé « ouvertement » pour ensuite mettre des guillemets pour préciser que l’on refuse d’assumer la catégorisation, ça vole haut) sur la société de l’époque (on pensera au « crocodile », un très bon texte par ailleurs), mais également des récits plus portés vers l’imaginaire avec, entre autre, le déplacement mystérieux d’une statue dans un parc public et le dévouement des jardiniers, ou encore des récits plus proches du conte.  De fait, s’opère – selon les auteurs mais parfois aussi à l’intérieur des nouvelles d’un seul auteur – une forme de jeu sur le sens. Si l’humour n’est pas présent à chaque fois (il s’agit souvent d’un humour assez grinçant, presque crispé parfois), on sent la même désillusion, le même ton désabusé face à la société. L’Homme exalté se trouve souvent en marge ou moqué, l’hétérogénéité des styles ne permets pas de percevoir une angoisse récurrente (que met souvent en avant un monde objectif, le réel repoussant l’imaginaire pour ainsi dire) mais les nouvelles proposent souvent une monde faussement « normal », aux mécaniques sociales et aux comportements inquiétant. Cette atmosphère, sans jamais aller jusqu’à rendre le récit inquiétant, ne permet toutefois pas d’ancrer les textes dans les racines d’une intemporalité classique et bienveillante (en un mot conservatrice). L’humour, le burlesque, l’imaginaire sont aussi là pour mettre en avant des récits assez peu naïf, la crédulité n’est pas au rendez vous, bien au contraire parfois la particularité des uns et des autres fait penser à une camisole de force, à la robe de Sylvia von Harden par Otto Dix, un costume aussi visible qu’informe (humain parce qu’il épouse un non-corps, ne proposant qu’une seule expression figée).

Il serait sans doute bienvenu de proposer un classement, un choix ou une « lecture » de chacun des textes, mais cela reviendrait à gâcher l’exposition (sans parler de la lecture). Disons que j’en ai suffisamment apprécier certaines pour les garder dans l’épiderme et que d’autres n’ont pas su provoquer de frissons.

Une anthologie à découvrir.