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La force des grands auteurs et la même que celle des charmeurs : l’art de la dissimulation. Si la solution de ce récit se trouve dans un palais impérial, si les intrigues de cours qui s’y trament sont au coeur de l’intrigue, l’auteur prend un malin plaisir à ne pas nous y faire pénétrer (ou si peu). Les vacances du juge Ti seront-ils reposantes, rien n’est moins sûr.

 

C’est perdu dans un bois, sous la menace d’une nuit pluvieuse à la belle étoile et seul que nous retrouvons notre cher héros. De retour d’une tâche dûment menée il compte s’adonner aux plaisirs de la pêche dans une ville réputée pour sa quiétude (et pour ses coins d’eaux). Très vite, on s’en doute, on dépasse le cadre des aventures du Juge Ti aux bords de l’eau pour être les témoins d’un crime sordide, d’un vol et d’un complot qui risque fort bien de déséquilibrer la politique de tout le pays, rien de moins.

Toute l’enquête sera ponctuée de rencontres avec un mystérieux moine taoïste « armé » d’une calebasse vide. Symbole du vide et du plein, ce légume séché ne contient rien, c’est à dire l’univers en son entier. Plus qu’un clin d’oeil appuyé à la philosophie portée par le Tao, on verra dans cette figure le reflet des contraintes du récit. S’il n’est pas question de vide et de plein ici, les déguisements et les faux semblants vont être de rigueur. Dès le départ le juge est invité, sous la forme d’une obligation polie dirons-nous, à échanger ses papiers d’identités à devenir quelqu’un d’autre afin d’aider la justice locale. Dans un vaudeville, ce genre de situation  donnerait lieu à mille quiproquos et à des scènes d’incompréhension grotesques et poussives.  Dans une histoire policière, l’utilisation de ce type d’artifice donne à l’ensemble le goût fumeux d’un feuilleton télévisuel sans autre volonté que de racoler le public par un consensus mou. Avoir éviter l’écueil des villégiatures estivales de son héros, Gulik tomberait-il dans une forme de facilité ?

Heureusement, il n’en est rien, sans doute car les préoccupations scénaristiques télévisuelles étaient bien loin de son univers. L’anonymat de la justice est un paradoxe difficile à assumer dans le Chine traditionnelle. Toute la structure du pays reposant sur un respect stricte de la hiérarchie pyramidale, sur une conformité aveugle à des règlements parfois absurdes, quitter son identité, sa fonction, son habit pour endosser ceux d’un autre peut valoir plus que de simples remontrances. Chercher à rendre la justice par ce stratagème pose alors un problème moral, si le juge a confiance en ce système, ce qui est le cas, pourquoi ressent-il le besoin de se plier à de telles extravagances ? D’autre part s’il est persuadé de son bon droit, est-ce à dire que la perfection du système est entachée ? Un cas de conscience, exceptionnel pour ce personnage connu comme étant l’incarnation de l’inflexibilité. D’autant qu’il évolue ici dans les méandres des murmures d’un palais impérial, tentant de démasquer une complot machiavélique ourdit avec un terrible sang froid.

Entre ces deux apories, notre héros se doit de trancher. Il n’en est rien, car si l’éventualité d’un tel choix lui passe bien par l’esprit, il ne peut être conçus comme une réalité au sens propre.  De fait le crédo que suit le juge se plie aux exigences du protocole, mais ne courbe pas l’échine morale devant ce type de situation. La « solution » est vite trouvée : la justice ou la mort. Là où le déguisement, le dissimulation aurait amené de nombreuses complications, Gulik en fait un élément aussi tranchant que le rasoir d’Occam pour saisir la vérité dans son essence même.

Si, comme nous l’avons déjà vu, le héros peut être amené à douter de lui, de ses réflexions, s’il est hanté par des cauchemars horribles, jamais les faits ne parviennent à le corrompre ou à souiller son idéal de justice. Et cette raideur n’en fait pas un être charmant, captivant pour le moins, mais pas attirant outre mesure, il serait même d’assez froide compagnie.

Ainsi, la leçon de morale arrive bien vite pour les comploteurs, pour ceux qui oeuvrent dans l’ombre. Il est facile de se jouer de la justice et des lois, tant ces dernières ne parviennent vraiment jamais à dissimuler leur vraie nature (on remarquera en effet, que les « identités » du juge ne tiennent pas vraiment la longueur tout au long de cette histoire), de s’amuser de leur intransigeance puisqu’il parait reposer sur aussi peu de chose que des préceptes moraux. Reste que la dévotion est une arme redoutable lors qu’elle est maniée avec dextérité.

D’ordinaire, le juge investi les temples, les labyrinthes ou encore les monastères, pour mieux les « purifier » de l’intérieur. Ici, il ne peut s’acquitter de cette tâche, il doit faire face à des interdictions, à des  contraintes temporelles, aux exigences de malfrats, à des poursuites à son encontre, plus que jamais Ti représente la justice en marche. Ainsi ne pas donner vie à ce temple impérial, ne pas avoir droit de l’investir, ne pas donner les noms et les rangs des personnes corrompues, ce n’est pas nier la corruption c’est ne pas donner de corps, de visage à la vilenie (alors même que la justice parvient à rester la même malgré ses différents visages) pour respecter le système et en désigner les fruits pourris. En agissant de la sorte Gulik nous mène au coeur du pouvoir chinois, nous fait pénétrer en son sein, en dénonce les mécanismes défaillant tout en gardant une distance respectueuse, en n’entrant pas dans la critique de front.

Comme bien souvent il sera question d’amour, de tentation, de jeune fille en fleurs, de passions enflammées dont on ne parle qu’à demi métaphore chuchotées ou, au contraire, avec candeur et naïveté. Si la thématique a pour elle d’apporter de la fraîcheur à cette sinistre enquête, elle se révélera centrale sur la fin. Ce qui prouve encore une fois la capacité de l’auteur à se renouveler alors même qu’il semble réutiliser l’une de ses figures favorites (la jeune fille en détresse). Certes, comme souvent, la présence féminine redonne un souffle d’humour, d’humanisme et de franchise dans un monde dévoré par les ambitions masculines. Mais elle résonne aussi d’un timbre plus pervers, plus rancunier lorsque l’on connait la position du coupable, ses motivations et ses obsessions. Là encore, il est question d’image et de faux semblant, de contraire et de contradiction.

De plus, on l’aura compris, les perles si elles ont une importance narrative indéniable, représentent également le Yin, le féminin, l’élément lunaire, caché qui sublime le mysticisme et dévoile se qui est caché.  Ce qui termine la boucle entamée par la présence d’une calebasse pleine de vide dès le début du récit, récit dans lequel le juge Ti sera « perdu » à deux reprises et où il aura besoin d’un guide, sans compter cette fois où mener au coeur du palais impérial dans un palanquin il est incapable de se figurer le parcours et donc d’imaginer un plan du lieu. Pourtant, le juge finira par attraper une perche (il sera intéressant de savoir si c’est un fait exprès que notre bon juge pêche ce poisson symbole du désir sexuel en Chine, alors qu’il est en compagnie d’une jeune et jolie fille lui faisant ouvertement du charme ?).

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