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Dernier ouvrage écrit par Van Gulik, cet « assassins et poètes » résonne (comme bien souvent dans ce genre de cas) d’une tonalité singulière, lugubre que le lecteur contemporain semble trouver annonciatrice de la fin de l’auteur. Toutefois nous y verrons surtout de nouvelles raisons de célébrer un écrivain trop souvent méconnu.

 

En créant le juge Ti, en inspirant la notion d’enquête policière historique, en faisant preuve de rigueur, d’humour et d’inventivité pendant presque vingt ans, Robert Van Gulik devrait être connu, enseigné dans toutes les écoles, lu et relu. Trop souvent les genres littéraires ont la vie dure, une vie de fer et d’acier, dont seuls la rouille et l’oubli peuvent venir à bout, espérons qu’au-delà de l’aspect « original » d’une incursion de Ti dans les programmes scolaires, une place plus grande (et méritée) soit un jour octroyée à ce grand écrivain.

Considéré comme un érudit du fait de sa capacité d’immersion dans les cultures chinoise et japonaise, de son talent comme diplomate, pour les langues, pour ses dons artistiques en musique et en dessin ou encore pour son travail d’érudit sur des sujets comme la vie sexuelle dans la Chine ancienne ; il devient un auteur de « roman policier historique » ou un « écrivain » dont on célèbre l’inventivité et le transport de la Chine à l’occident d’un genre si (a)typique. Or,  il va du roman policier comme des autres formes de la littérature, il ne se range pas aisément dans une définition de quelques lignes. Il y sans doute autant de ressemblances et de disparité entre un Van Gulik est un Manchette, qu’il y en a entre un poème de Rimbaud est un de Boulanger (ou de Ségalen). L’érudition de l’auteur ne s’arrête pas à la frontière des genres, il n’écrit pas ses romans comme on entre dans un parc d’attraction. Il est intéressant de noter que la maniaquerie (bienvenue, il serait stupide de dire le contraire) de l’auteur, son sens du détail (les coupes de cheveux, les habits, les objets ou rituels du quotidien…), est perçu comme étant le signe de son érudition. Comme si cette dernière débordée, malgré elle, dans la cour de récréation que s’octroie un esprit du siècle, par ailleurs tourné vers des choses plus importantes, plus graves.

Si les énigmes que proposent cette série semblent parfois un peu datées ou transparentes, il ne faut pas en négliger la qualité littéraire, ce qui transpire de son talent à travers les traductions et le lecteur.

Parler de ce volume, en célébrant la fin à venir de son auteur, en mettant en avant le fait qu’il y travailla encore trois jours avant de mourir (jeune d’un cancer du poumon) y trouvait une célébration de la poésie comme requiem, parait alors sans intérêt, on serait alors dans la lecture de « surface », cela servirait sans aucun doute à remplir un exposé consensuel sur le sujet, mais lire n’est pas répondre aux exigences d’un auditoire.

Bref.

Il est question ici de la mort, de renard et de poésie.

La mort est l’élément le plus attendu dans les ouvrages de cette série où les cadavres se succèdent. Toutefois tout semble les opposés, leurs conditions sociales, les méthodes utilisées, jusqu’à l’époque où ils furent commis. Pourtant, encore une fois, des contraintes temporelles vont exiger de notre héros une enquête rapide, sous la pression de voir non seulement lui échapper l’assassin mais également de voir son ami et confrère le magistrat Lo perdre la face. Intéressant personnage que ce Lo, que l’auteur remet ici en avant l’éclairant d’un jour nouveau. Il passe ainsi du bon vivant jovial et insouciant à l’homme sachant assumer ses responsabilités, attentif et efficace. Ce n’est pas le talent qui le différencie de Ti mais bien le fait que ses obligations l’empêchent de mener à bien son enquête. Si notre juge reste le personnage principal du récit, son auteur montre encore une fois que sa sagacité ne saurait lui monter à la tête ou en faire une figure reconnue. Comme un homme de pouvoir lui fait remarquer, il a autant d’ennemis que d’amis à la cour. Le juge Ti est donc un rouage de la hiérarchie impériale et se distingue par ses croyances et son tempérament rigoureux, pour preuve son manque de créativité intrinsèque lorsqu’il s’agit de poésie, de créativité et d’intérêt semble-t-il. Seul le réel et ses mécaniques semblent trouver grâce à ses yeux.  Les morts, on s’en doute , finiront par livrer un (lourd) secret commun, éclairant une fois de plus la nature humaine sous un jour peu flatteur. Les morts, les causes, les meurtriers et leurs motivations sont autant de miroir (pas si déformants) qu’utilisent l’auteur pour explorer la psychologie. Il ne s’agit jamais d’opérer par induction en généralisant des préceptes mais bien de s’intéresser à des cas particuliers, à déceler ce qui « décale » ces personnes du reste du genre humain. En choisissant de placer son intrigue lors d’une réunion de lettrés, d’hommes de pouvoirs, l’auteur met en avant deux choses. D’une part, et ce n’est pas la première fois, le déguisement social de certains meurtriers, comment un assassin peut jouir en toute quiétude des retombées de ses actes sans pouvoir être inquiété par qui que ce soit, et, de façon plus historique, l’importance des lettres à cette époque. Il ne s’agit pas d’une démonstration scolaire ou pédagogique sur l’importance des concours de lettrés (que tous pouvaient passer pour espérer obtenir un poste administratif) mais d’un constat des conséquences que cela peut avoir. Ainsi, avons-nous droit à un poète reconnue se maudissant de n’avoir rien vécu si ce n’est pas procuration, ou encore ce magnifique dialogue de sourd entre un homme d’état et notre bon juge durant lequel le supérieur interroge le juge sans lui laisser le temps de répondre tant il est occupé à se gargariser de sa suffisance, pour ensuite se féliciter de cet échange.

Pourtant, il ne faudrait pas prendre cette estocade envers les hommes de lettres comme une critique universelle envers la poésie (et l’art en général).  L’écholalie ronflante dont semble atteints plusieurs notables, tient surtout lieu de modèle pour à la fois cerner les dérives d’une posture sociale basée sur la production artistique et aussi pour glorifier l’art, le vrai.

Est mis en avant : la calligraphie. Cette poésie du langage, des mots, du geste et du sens, cet art d’écrire dont nous avons bien souvent une vu trop courte pour ne pas dire bancale ou régressive. A l’époque du juge Ti, cette pratique à déjà plus de 2000 ans en Chine, plusieurs styles existent, plusieurs écoles, plusieurs influences si font sentir. Ainsi, la mention d’une poésie classique célébrée comme « celle que l’on retient », n’est pas la même poésie que celle improvisée qui « marque l’instant », qui se détache tout autant de la calligraphie issue du bouddhisme zen. Ces formes, ces attentes artistiques se télescopent ici avec bonheur. La démarche du juge semble traverser cette jungle de mots, imperturbable, puis de plus en plus contaminé par leur sagesse et leur implication. Cette scène où on le voit chercher du thé, se le voir refuser, pour se faire abreuver d’un monologue à la place semble faire écho à la fin abrupte (et zen!) de l’ouvrage aussi surprenante que signifiante. La poésie, les considérations artistiques tiennent un rôle primordial dans cette intrigue, on citera pèle mêle : le cryptage possible d’une mélodie ou le choix d’une danse. Le tout mêler à des croyances anciennes, donne à l’ensemble un ton mystérieux et parfois ambigüe.

Tout au long de l’ouvrage il est question de renard. Notamment d’un culte à son égard ou des femmes-renard forme d’esprit rusé venant séduire les hommes pour des fins souvent maléfique. S’entremêlent ici la ruse (plus souvent honorée que la force en Chine), le tromperie, la folie, les illusions amoureuses. On s’aperçoit alors de l’enchevêtrement complexe dont il est question, comment les mailles du filet stylistiques se referment sur le lecteur. Des personnages croient en une femme-renard venue corrompre l’esprit naïf d’un jeune homme, le final nous dévoilera l’inverse ; l’autel dédié au renard est à la fois moqué et vénéré situation ambivalente reflétant le caractère de force vitale que symbolise cet animal tout autant que son rôle de potentiel psychopompe présent pour accompagner les âmes, en tant qu’animal il est considéré comme un plat (le premier dont il est question dans ce récit) comme une nuisance possible puisqu’il est apte à transmettre la rage, il peut effrayer, être le porteur d’un symbole de folie (comme une appétence sexuelle étrange) ou vecteur d’une âme errante (tel que le perçoit le moine zen), plus encore c’est l’idée de « double » qu’il véhicule qui semble pénétrer toute l’intrigue, la duplicité finale surprend tout le monde le lecteur mais aussi un héros qui paraît pour une fois et c’est notable désarmé face à la vérité.  Avoir consommé de cet animal semble avoir permis au juge de pénétrer un univers parallèle au notre, à son insu et sans pouvoir en percer tous les secrets.

L’authenticité historique dont se pare Van Gulik n’est pas un coquetterie d’érudit en vacance intellectuel, elle est présente dans son style, dans la structure même de ses récits. Les croyances, parfois contradictoires mais toujours vives, autour du renard et la puissance des mots (des styles poétiques ou calligraphiques) servent ici l’intrigue à différentes reprises. Ces éléments ne sont pas poser là au hasard comme des bornes sympathiques dont le but seraient d’agrémenter la lecture, ils sont la vie, le style de cet auteur.

Par ailleurs et pour terminer, en plus de ces éléments, on notera que cette dernière enquête (et compte tenu de sa maladie il est raisonnable de penser que l’auteur lui-même la pensait comme étant la dernière) n’est pas la dernière historiquement parlant. Elle se situe chronologiquement parlant un an avant celle du mystère du labyrinthe, récit qui fut le premier écrit par l’auteur. Ainsi en terminant avant même de commencer, pour ainsi dire, l’auteur boucle la boucle, termine un cycle. Se souvenir que le renard était, sous les Tang notamment, également perçu comme le « reflet » de l’homme, comme un double possible, comme la preuve qu’un poète peut être un assassin et vice versa, que la fin est annonciatrice du début et que ce « dernier roman » se clôt par une discussion qui commence après la mort, entre un confucéen et un taoïste.

Une histoire brillante !

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