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Je sais que j’aurais dû le faire. Parler de l’aspect autobiographique de l’œuvre de Malet dans les premiers Burma est un incontournable. Seulement voilà, à jouer ce jeu j’ai toujours l’impression de jouer à l’érudit imposteur.

En effet, il suffit de lire les présentations de la collection Bouquins, Nadia Dhoukar réalise ici un beau travail, de lire un ou deux entretiens ou un ou deux articles, pour ensuite allonger la liste des mentions, des faits, des clins d’oeils à la vie de l’auteur. Alors oui, dans « contre CQFD » Burma achète un livre qu’il a vu dans une vitrine et oui c’est ainsi que Malet a découvert le surréalisme, oui il s’agit d’un ouvrage d’un de ses amis surréaliste, oui encore le personnage de CQFD fait référence à maître chanteur analphabète pour qui Malet a travaillé dans sa jeunesse et j’en passe. Les éléments biographiques ou autobiographiques me gênent toujours dans ce genre de lecture car ils posent, justement, la question de la lecture. Alors,  la lecture en rapport à  l’autobiographie, plus ou moins aiguisée ou déguisée, ça nous renvoie à Barthes (par exemple) et la lecture plutôt à Jauss (ou Iser, je crois que je préfère Isert) et finalement à un sujet d’agrégation. Ou alors, si on ne fait que recopier ce que tout le monde sait déjà, on reste dans le pantomime dans le  coloriage sans dépasser des traits, c’est ennuyeux à mourir.

Forcément, j’ai fait quelques allusions, forcément il est difficile de passer outre et forcément je suis obligé de plonger dans le grand bain avec ce troisième roman qui est peut-être moins autobiographique mais qui prolonge les deux précédents en ce qui concerne le cadre historique. Sur ce contexte, justement, il me semble que Malet s’est déjà exprimé, qu’il a dit combien cette particularité était l’un des éléments clefs des premiers romans. Et l’on voit bien ici à quel point  ce déploiement paysagé, cet horizon est important (iser, horizon, voilà voilà).

Parce que 120 rue de la gare se donnait un stalag comme point de départ, avant de faire revenir Burma à Paris par un détour Lyonnais. La réalité de la situation politique de la France, la tension entre les êtres était partout, jusque dans les petits détails (Burma est abonné un journal qui publie des articles d’anciens détenus en Allemagne par exemple). L’aventure contre CQFD met en place l’amour et ses échecs, mais également tout un microcosme assez peu reluisant en terme d’humanité, on y découvre aussi la menace de l’armée d’occupation, des éléments qui sont bien présents même si l’occupant reste « dans l’ombre ». Avec le cinquième procédé on passe à la vitesse supérieure dans l’évocation de ce contexte, puisqu’il devient un élément moteur de l’intrigue. Il ne s’agit plus ici d’un roman policier à proprement parler  mais bien d’un roman d’espionnage. Les éléments historiques ne sont plus un arrière fond politique barrant plus ou moins la route à l’intrigue, ils sont les moteurs de l’intrigue. Si, par un concours hasardeux de circonstances (comme c’est étonnant), Burma se retrouve mêlé à une enquête de cet ordre, très vite c’est la place d’un macchabée allemand qui va poser problème, sans compter l’officier allemand ou l’obligation de passer en zone libre alors que l’armée allemande se fait un devoir de se mobiliser pour éviter un débarquement allier au sud. La paranoïa règne car les enjeux sont ici stratégiques, politiques et, pour tout dire, historique.

Comme souvent chez Malet, il y a un jeu des contrastes, car si Burma se sent impliqué au-début c’est parce qu’il se sent viser, mais très vite c’est la mort d’un innocent (son seul crime étant d’un peu trop lire de romans policiers) qui va l’encourager à poursuivre ses recherches. D’un côté un jeu géopolitique complexe, de l’autre Burma le justicier cherchant à venger la mort d’un homme. Rassurons-nous si nous avons affaire à un roman d’espionnage les éléments purement « Burma » sont biens présents. Par exemple, si l’on voit peu Hélène, quelques phrases suggestives nous distillent une dose de frustration bien venue (on sent le jeu du chat et de la souris entre eux, et je pense que Malet s’amuse à ne pas résoudre cette tension et que le lecteur fait semblant de se sentir frustrer car au fond : c’est mieux comme ça, du moins c’est la vision que j’en ai).

Alors, si on en croit Richard et que l’on définit le chef-d’œuvre comme une œuvre ouverte à tous les vents, là où la lecture ne serait qu’un parcours possible (je paraphrase mais c’est à peu près ça, de mémoire) on pourrait se dire que l’œuvre classique, parce qu’elle est classique et donc accrédité ou utile à une institution, une académie, un gouvernement ne pourrait être un chef d’œuvre (du moins la superposition des deux catégories ne serait pas si évidente qu’il y paraît), mais, surtout, on s’aperçoit que la littérature de genre ne pourrait jamais entrer dans la catégorie des chefs d’œuvres parce qu’elle impose une lecture (on pourrait d’ailleurs s’intéresser à savoir si cette perception faisant de la qualité première du chef d’œuvre celle de pouvoir endosser toute interprétation, n’englobe finalement pas que la catégorie du roman puisque toutes les autres possèdes une définition formelle… bref) et des attentes. Il est intéressant de s’interroger sur de telles perceptions parce qu’elle nous force à nous interroger sur nos attentes d’une part et sur les catégories et les termes que l’on emploie d’autre part (parce qu’en même temps « chef d’œuvre » renvoie à l’idée de « meilleure œuvre réalisée par un artisan dans un cadre d’apprentissage » (enfin quelque chose comme ça) de fait en général cela interroge le mode de production plus que le mode de réception de l’œuvre). En gros, le chef d’œuvre serait l’œuvre où l’on aurait droit de se perdre, quel que soit notre choix premier, notre culture ou notre pays d’origine, là où l’œuvre (comment : normale, autre, banale) ne proposerait qu’un bête plan, qu’une cartographie.

Or, ce qui fait l’originalité de Burma, surtout à partir des nouveaux mystères de Paris on s’en doute mais déjà ici, c’est cette cartographie. Bien sûr, nous avons visité le milieu du cinéma, quelques rues de Paris, Cannes, un bout de l’Allemagne, un asile d’aliénés en province ou Marseille, ce qui rend plutôt compte de pérégrinations erratiques et moins d’un souci du jeu de piste balisé à l’avance. Néanmoins, l’auteur, notamment en écrivant quelques épisodes antérieurs à 120 rue de la gare, tend à vouloir donner une cohérence à son univers (une cohérence interne par le biais des personnages qui se croisent et se connaissent sur le long terme, mais également « externe » par la mention de faits historiques et d’éléments plus généraux qui n’ont pas de nécessité directe à paraître dans le récit). Cette cohérence se ressent particulièrement à la sortie de ces trois romans, l’occupation est perçue sous différents angles, selon diverses sensibilités. Burma est donné comme un ancien pacifiste, ce qui est le cas d’un autre personnage, la divergence de leur destin donne à réfléchir, de même que Burma s’emportant contre des quidams discutant d’un possible débarquement allier dans le sud, un sujet qu’il trouve amoral d’exposer en public.  Ce souci du cartographe, du flâneur qui rêve, somnole, mais surtout arpente inlassablement les rues, les ruelles, les hôtels ou les pires bicoques, rend compte de l’originalité de l’auteur.

Non pas qu’il faille ériger un monument à la gloire de cette série pour en faire un chef d’œuvre, mais il me semble que la lecture de ce volume, nous invite à nous poser des questions sur nos goûts, nos attentes et nos préférences. Parvenir à donner peu d’éléments connus mais à les utiliser aux bons moments (Faroux pourrait n’être qu’utile, mais il prend du grade et garde aussi ses secrets, le bon journaliste est moins à l’aise qu’à l’accoutumée, la presque non-présence d’Hélène), pour mieux déroger le schéma « habituel » (en faisant dans l’espionnage) met en avant la direction de la série, du moins : nous donne le sens du vent.

pour finir, dans un registre moins théorique, il est amusant de constater que dans l’opus précédent un personnage ( je crois que c’est le journaliste) fait remarquer à Burma qu’il parle comme Sherlock, alors qu’ici un autre personnage remercie Burma d’être astucieux mais de ne pas parler comme Sherlock. Mais, il sera bien temps d’évoquer le lexique un jour ou l’autre.