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Elle était jolie, je veux dire ça ne change rien à l’histoire, si ce n’est que ça prouve ma propre stupidité et mon manque d’éducation. Que la nouvelle bibliothécaire fusse jolie n’aurait pas dû m’émouvoir plus que la situation ne l’exigeait de moi. En même temps, me faire rabrouer à la question « vous lisez du polar ? » par un « non, chacun son style et le polar n’est pas un style c’est… indigeste » dans une bibliothèque spécialisée dans le roman policier, j’avoue que je ne m’y attendais pas. C’est surtout, après coup, à la lecture de cette aventure que je trouvais que la beauté de la personne ajoutait au contraste de la situation.

Ce n’est pas le genre d’anecdote qui bouleverse une vie, mais c’est le genre à être éclairée étrangement lorsque la synchronicité joue son vatout en vous collant un livre de bon aloi dans les mains. Ainsi donc « Nestor Burma contre CQFD » nous livre un détective de choc embrumé par les vapeurs de l’amour (il est là le choc). Sans doute cela m’a-t-il fait me remémorer de ma conversation (à sens unique) avec la bibliothécaire, parce que l’incongruité de la situation n’empêchait pas son aspect cliché. On se doute de ce qui va arriver au bout de ce béguin. De fait je n’en dirais pas plus, disons juste que cela va sans doute contribuer à esseuler un peu plus le personnage.

D’ailleurs, je m’étonne toujours de le voir si bien entouré ce Burma. Forcément, quand le personnage parle de son éloquence ou de l’exorde d’un autre et que l’on a droit à un ou deux couplets sacrément bien tournés (en plus de quelques « devinettes » de la part d’un Burma particulièrement alerte pour deviner ce qui se cache dans la parole des autres tout en enfouissant la sienne dans les jeux de mots et les allusions comiques), ça me plaît. Mais bon, cela revient aussi à me contenter à me dire « ha ! je savais bien que l’auteur avait ce tic-là », finalement à ce petit jeu, on ne sait plus si on lit ou si l’on cherche nos propres obsessions. J’ai plutôt tendance à laisser faire mes impressions les moins claires pour me forger un avis un peu moins satisfait. Cet aéropage d’amis, de connaissances, ces rencontres hasardeuses (bon ici, l’amour et le hasard sont liés, ce qui donne à l’ensemble une tonalité beaucoup plus mélodramatique), ne cesse de me surprendre, surtout parce que Malet parvient en même temps à faire de Burma un être secret et assez solitaire. Il a de quoi se payer une secrétaire (et quelle secrétaire !) des hommes de mains, de quoi manger ou régaler les uns et les autres, tout en paraissant continuellement fauché ! Tout l’argent semble aller droit dans son agence, alors même qu’il ne semble pas réellement sans occuper. Agence dont il préserve l’image de marque à tout prix, tout en jouant les égoïstes.

Outre les tiraillements amoureux, ce roman semble mettre l’accent sur ce difficile équilibre. En même temps, le contexte s’y prête à merveille puisque nous sommes toujours sous l’occupation. La scène d’introduction donne le ton, alors que Burma est heureux de pouvoir profiter d’un tabac frais (denrée rare à l’époque, il a dû faire une belle trotte pour s’en procurer et il est en manque)en flânant dans les rues, voici qu’un avion allemande passe au-dessus de Paris, que l’alarme prévenant d’un bombardement éminent retentie  et qu’il est obligé de s’abriter (avant que l’amour ne frappe à son épaule). Une situation compliquée et mortelle qui est rappelée plusieurs fois dans le roman (notamment par le fait d’avoir à posséder un laisser-passer). Comme pour rajouter à l’incongruité, Burma s’est arrêté devant une librairie qui propose un ouvrage surréaliste (de Pastoureau). Ces flottements, c’est moments où l’on ne sait pas trop sur quel pied danser, ne sont pas légions mais ils parsèment le roman. Ainsi, au milieu de bons mots lancés à l’inspecteur ou à la mention de trouver étrange un flic efficace, Burma précise à maître chanteur potentiel qu’il est juif ce qui pourrait aggraver son cas. On voit ici un personnage mordant, cynique. D’ordinaire, ce type de personnage s’en sort seul, au mépris du danger et des forces de l’ordre, tout en parvenant à se sortir des coups durs. Ici, il passe une nuit au poste après avoir été empoisonné et s’être fait mettre une raclée par deux bandits, pas de quoi redorer son blason. Il se montrera (et se dira) égoïste en plusieurs occasions, parfois par amour (et esprit chevaleresque) parfois non).

Tous ces éléments donnent à réfléchir et il en va de même pour le titre. Nestor Burma contre CQFD cela sonne fort, sonne renvoie à un ennemi mystérieux, à une conspiration ou à un code. Or, le « fameux » CQFD ne sera pas si mystérieux que ça, de même pour ses motivations. Le véritable enjeu de l’affaire sera ailleurs. Au lecteur de le trouver.

Burma est bien un « redresseur de tort », une sorte de chevalier moderne (il fait référence à son comportement comme à celui d’un Don Quichotte 42 dans le roman), mais il n’en reste pas moins un personnage difficile à saisir. A bien y regarder il y a là un souci individualiste, Burma est un élément qui cherche la justice et non le droit, cette justice doit coller à l’idée qu’il s’en fait (la fin du roman va clairement dans ce sens). S’il y a une volonté d’échapper au système et de rendre justice, son corollaire d’émancipation (des masses) n’est pas de la partie. Se faisant (même si on exclus les positions très conservatrices dans la relation aux femmes, qui peuvent avoir du répondant, qui peuvent être menteuses et fortes mais qui se doivent de terminer dans les bras ou sur l’épaule du héros) Burma peut être perçu comme un personnage méprisant.

Pas forcément « plus abouti » ou « meilleur » que les précédents (ce qui n’aura sans doute que peu de sens) ce Burma contre CQFD se pare de mystères là où ne les attends pas. Il mêle plus étroitement qu’auparavant le hasard et la méthode dans un chamboule-tout sentimental bienvenu. Il donne aussi à lire un personnage moins caricatural qu’on a tendance à le représenter.