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Parfois il y a un énorme avantage à arriver après la bataille, notamment parce que cela évite de jouer sur les découvertes et l’avant-garde. Je dis ça parce que ce « premier Burma » a fait l’objet de nombreuses analyses et que son adaptation en bande dessinée par Tardi a également connu le succès (à juste titre). Dès lors, à moins de vouloir me lancer dans le jeu de la littérature comparée sur médium interposés ( ça semble être le jeu du moment, on redore les bd grâce au cinéma mais surtout grâce aux séries, ça ouvre des colloques et des tables rondes entre maître de conférence et youtubeur parfois), je n’aurais pas grand-chose à dire sur le sujet.

En même temps, j’ai beau jeu de donner une tapette sur certaines recherches dans la comparaison artistique, d’une part parce que c’est une bonne chose (mais en même temps ça me fait le même effet que les articles des journaux intello, qui sanctifient les séries B ou les arts d’hier après les avoir vilipendés un bon moment, ça me fait un effet étrange, ce mélange des genres, j’y vois de l’énergie, j’en éprouve du plaisir, mais en même temps je me dis qu’il est trop tard, que la société à paillette a déjà gagné, mais bref passons), d’autre part parce que je ne suis pas certain qu’il existe tant d’études que ça sur une comparaison avec l’adaptation filmée. J’aimerais avoir les qualités requises pour une telle entreprise, et puis ça nous permettrait d’évoquer Sophie Desmarets, mais, las, il faudrait que je travaille le sujet, que j’y réfléchisse, ne serait-ce que pour trouver une ou deux techniques pour paraître plus probants qu’à l’ordinaire… et ce n’est pas tout ça, j’ai une brioche sur le feux.

En même temps, un élément intéressant peut sauter aux yeux pour qui lit cette version des romans (un agencement dans l’ordre chronologique des enquêtes donc) outre l’erreur dans la présentation du roman (il est noté que c’est en 43 que Malet commence à rédiger le volume, alors que la fin du dit volume note 42 comme date), c’est le soin apporté par l’auteur à la cohérence de son univers. Bien évidemment, ce soin est venu postérieurement puisque les trois précédents romans furent rédigés après 120 rue de la gare, mais il n’empêche que si l’on peut pointer du doigt une erreur de connaissance (Faroux n’est pas supposé connaître Hélène dans un roman précédent puisqu’ils se rencontre ici pour la première fois), on peut s’apercevoir que la présence de Colomer dans un épisode précédent donne plus de poids à sa mort, mais surtout (entre autres éléments plus « visibles » comme la récurrence des personnages) que les « vacances » d’Hélène à Cannes sont mentionnées, un détail qui a ici son importance. En plus de ces traits factuels, on retrouve le goût de Malet pour la rhétorique. Déjà présent dans les précédents romans, il y a (comme le veut une espèce de « tradition » à propos de laquelle il faudrait vraiment que je m’interroge un jour, parce que nulle doute que la version « contemporaine » de la réunion des suspects dans une pièce pour la révélation finale par le détective doit venir (déjà « nulle  doute » puis « doit venir » on sent que j’adhère énormément à ma propre parole) des romans anglais, mais je me demande quel est leur modèle. Si cela remonte aux récits des siècles précédents où l’on voyait des voyageurs – par exemple – se racontant des histoires pour passer le temps ) une complexification constante de l’intrigue –à tel point que résoudre un mystère revient à en découvrir deux autres – pour mieux préparer un discours final et des retournements de situation de dernière minute. Mais c’est élément sont ponctués de manœuvres rhétoriciennes, par exemple Burma n’hésite pas à se minimiser, il s’agit ici de faire montre d’humilité pour mieux se mettre le public dans la poche tout en assurant au dit public que l’on a bien les compétences requises. Ce petit jeu de faux dupe, se joue tout au long du récit, dès que Burma parle à quelqu’un il s’instaure une relation à double entente : d’une part Burma donne des ordres (mêmes à Faroux ou au toubib), d’autre part il ment. Or, non seulement son interlocuteur va accepter ces ordres (voire va les demander ou,  s’il trouve le comportement indélicat, passera l’éponge sur les demandes du détective) mais en prime il va accepter les mensonges, va faire semblant d’y croire ou va surenchérir.  Si Burma  est désinvolte et cynique c’est avant tout dans ses relations aux autres, or là où un romancier américain aurait puisé sur ce trait pour faire du détective un être solitaire, là où un romancier plus contemporain aurait creusé pour mettre en avant le mal être du personnage, là où pourrait naître mille interactions complexes, se nouent ici des relations d’amitiés et de fidélités. C’est paradoxal, car le détective appelle les gens en pleine nuit, les faits suivre, réclame des billets de train, tout en ne livrant pas (ou peu) ses informations, tout juste devient-il bavard s’il a besoin de convaincre qu’on l’accompagne ou s’il s’agit de jouer au justicier. Cette désinvolture entraine de l’humour, faire se « déguiser » votre ami comme vous, le faire marcher devant vous, pour qu’il tombe dans le piège qui vous était destiné pour ensuite faire comme si de rien n’était, ce n’est pas banal et cela accentue la connivence avec le lecteur. Pourtant, un tel rapport aux autres, surtout dans une première aventure, s’il a le mérite de mettre en avant le personnage principal (ce qui s’ajoute à l’utilisation de la première personne) ainsi que l’intrigue (que le besoin de suspense fait toujours s’entremêler sous nos doigts), devrait avoir pour corollaire d’affadir les seconds couteaux, de voir les personnages secondaires n’être que cela : des personnages secondaires. Les flics, les anciens membres de l’agence, le journaliste, les anciens camarades de camp, tous ou presque auront un rôle à jouer dans cette enquête, souvent malgré eux, mais ils ne feront pas que passer. C’est bien l’inverse qui se passe. Si tous existe par (et pour) Burma, ils n’en restent pas moins des personnalités à part entière, justement en ce que leurs réactions se distinguent de celles des autres au mêmes stimuli (Burma). Là où le journaliste manque de se faire occire, il y a de l’action, du drame mais rien qui ne vienne remettre en cause leur relation, en revanche Hélène aura comme premier réflexe de réclamer des excuses.

Bien sûr, Paris, les moments poétiques et oniriques (que l’on ne peut que remarquer, dans la bd et dans le roman, que la critique remarque d’ailleurs à raison mais qui me surprennent toujours par leur naturel. Il n’y a pas de transition, pas de brusquerie, il y a des moments où le récit glisse dans le rêve avant d’en revenir, mais cela revient à décrire une rue par laquelle le héros passe), l’amour des mots et des circonvolutions, la désinvolture cynique sont autant d’éléments propres à Burma (au milieu d’autres plus attendus ou déjà-vu). Mais, il me semble également que ce premier roman donne à percevoir le soin qu’à Léo Malet à traiter ses personnages à ne pas vouloir en faire des « outils » à faire avancer l’intrigue.

Pour le reste, on le sait, il s’agit là d’un bon roman policier qui a su et sait encore se démarquer.