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Loin d’une version polar des aventures de Martine à la plage cette escapade de Burma à Cannes tiendrait plutôt de Ross McDonald. Alors, oui je sais, la dernière fois j’ai pris le temps d’expliquer en quoi les romans de Malet n’étaient pas des copies carbones des hard boiled américain. Je ne vais donc pas expliquer en quoi Lew Archer qui ne dort jamais est une préquelle de Burma qui s’endort quand il fait doux, mais…

Les suspensifs ne sont là que pour induire un faux suspense. En fait, c’est la chaleur et l’aspect « haute société et faussaire » qui m’a fait penser à Ross McDonald, cette façon de dépeindre un univers sous la chaleur et avec une intrigue complexifiée par la psychologies des personnages plus que par les faits.

Déjà le titre, dans un premier temps il fait mystérieux, étrange, on se demande si quelque chose de surnaturel pourrait surgir de cette histoire, ensuite il nous renvoie à la noblesse. C’est bien évidemment cette dernière voie pour laquelle il faudra opter. Toutefois, jouant sur la duplicité polissonne de son titre, Malet en profite pour faire dire un bon mot à son détective, bon mot dans le commissaire de servie cherchera à comprendre le sens tout au long de l’histoire. Un moyen astucieux pour introduire un running gag léger dans l’intrigue sans tourner les personnages en ridicule, tout en permettant de montrer que quoi qu’il advienne notre détective de choc a toujours une longueur d’avance.

Reste que la mansuétude de l’auteur ne va pas si loin qu’on pourrait le croire, à peine arrivé sur place (une plage de sable fin de la côte d’azur) que voilà notre héros contraint d’éviter des balles en se jetant dans la seule flaque d’eau à la ronde.  Sans être un « demi-sel », Burma n’incarne jamais le héros parfait, c’est sans doute ce qui le rend si attachant. Il manque de se faire tuer, joue encore les fanfarons, s’énerve trop vite, se saoul et à besoin qu’on lui rappelle ce qu’il a fait la nuit précédente, tombe dans les flaques et ne partage pas facilement ses informations ou théories, quand il n’est pas en train de faire des bons mots. Tout ce jeu est renchéri par le truchement d’une première personne déroutante. Une phrase comme « lorsque je m’éveillais- il conviendrait mieux d’écrire – lorsque je revins à moi », mets en abîme le personnage, du moins l’opinion qu’il porte sur sa propre parole et l’écriture elle-même. Cela apporte un charme certain à l’ensemble, ce qui contrebalance avec certains aspects touffus de l’intrigue, tout en montrant qu’il y a toujours ce soin du détail littéraire. Il y a chez Malet une méticulosité de la phrase, que vient très vite dégoupiller un sourire goguenard et une astuce du langage. Ainsi, se côtoient un portrait de Barbey d’Aurevilly  et des termes typiques du sud  (des jurons ou des exagérations comme « Ganseter » pour mieux signifier l’intonation), de la même manière que coexistent des considérations clichées sur le midi (un personnage devient soudainement « volubile » depuis qu’il est venu habiter cette région, un autre souhaite perdre son accent et l’on y fait des siestes bienvenues) et des personnages à la personnalité poussée alors que cet élément ne sert pas l’intrigue, ou du moins pas directement (par exemple : un suspect est acculé à commettre un larcin, Burma le met au pied du mur – en chaussette dans son lit, on mesure l’inconfort de la scène – et très vite il s’avère que le bonhomme s’inquiète pour des raisons éloignées de l’intrigue. Quelques lignes pourraient suffire à expliciter le comportement, à donner un alibi, à rendre le tout « utile », alors que l’on passe quelques pages à connaître les motivations du gaillard). S’il n’est pas épargné par ce tiraillement constant, Burma permet de faire le point sur l’intrigue, s’il déduit bien, c’est qu’il joue sur sa mémoire et opère les connections les plus logiques au milieu d’un fatras d’informations. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le chapitre 5, soit avant la moitié de l’ouvrage, est justement un point sur l’intrigue. Dans ce chapitre, le détective résume l’enquête à sa secrétaire, qu’il a dépêchée sur place, se faisant il émet sa vision des faits, il explique comment tout s’emboîte parfaitement. A ce stade, on se dit que tout est fini, qu’il suffit de mettre la main sur le coupable. Bien évidemment, au chapitre suivant un nouveau mort survient et toute l’affaire va devenir un véritable sac de nœud. Loin de frustrer le lecteur, ce « point » est nécessaire pour faire souffler l’intrigue et notre intérêt pour cette dernière (à croire que l’auteur aussi à besoin de cette pause pour reprendre de plus belle). Les contrepoints de Burma (par l’action, par la déduction, par son charme, par ses gestes parfois déplacées –quand il se permet de toucher les cheveux d’une femme sans raison, uniquement pour la drague-, par ses bons mots) donne la cohérence de l’ensemble (encore une fois, il n’est pas épargné par la situation, il en subit lui-aussi les dérives et les conséquences).

 

Autre élément qui va dans le sens de ces perturbations, de ce flou constant (mais plaisant) c’est la première remarque que fait Burma à propos d’une femme qui ne l’aime visiblement pas (disons, dont il gêne les plans), il dit apprécier les femmes énervées contre lui. S’il va rembarrer cette dernière, la remarque peut surprendre, d’autant que quelques pages plus loin, lorsqu’il croise une autre jeune femme (plus à son goût) il déclare aimer les allumeuses. Si un trait de caractère n’annule pas l’autre, il y a là une versatilité qui a nous laisse en éveil. Le rapport au monde de Burma n’est pas routinier, il est ainsi : en éveil.

 

Sans être l’un des « grands romans » de l’auteur, cette escapade dans le sud à des accents méditerranéen intéressant et dépaysant, l’intrigue ne manque pas de piquants (bien qu’un peu moins tortueuse, elle aurait gagnée en efficacité à mon sens) et le plaisir et au rendez-vous.