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Là c’est facile, pour une fois je n’aurais pas à faire croire qu’il y a des éléments intéressants, édifiants ou je ne sais quoi d’autres dans un roman en m’appuyant sur des phrases à rallonge, des digressions et toujours plus ou moins les mêmes références. Je pourrais passer des pages et des pages à énoncer que Léo Malet est un écrivain talentueux, en me basant sur ses poèmes, sa relation aux surréalistes (un peu comme un argument de supériorité en somme) que je risquerais toujours de louper ma cible. Heureusement, cette fois c’est facile.

On peut considérer le roman policier français comme une caisse de résonnance du polar américain. En gros, à la suite de la seconde guerre mondiale, par des tours et des détours culturels complexes les américains nous rapportent une partie de ce que nous avons laissés chez eux mâtinés d’autres éléments. On peut bien évidemment croire que le jazz n’est jazz que parce qu’il américain, mais il serait dommage d’en oublier les quadrilles ou les apports manouches par exemple. De la même manière on pourrait croire que parce qu’il utilise un détective privé, de l’humour et qu’il traine dans les rues et les bars Burma serait une forme de copie carbone des détectives privés à la sauce américaine. En ce sens, les zingues parsemés de ronds de verres, la pipe, les répliques qui tuent seraient la devanture d’un esprit franchouillard, un zeste de ricard dans le whisky de bon aloi. Il en irait de ces romans comme des traductions à la mode « argotique », une adaptation de la franchise pour mieux vendre le produit.

Reste que le polar américain, le hard boiled des débuts, celui de Hammett par exemple, touche à la corruption, à la concomitance entre la naissance du capitalisme et la corruption du capitalisme et par-delà de la société toute entière. Si un élément peut se partager entre les deux univers c’est l’anarchisme et la contemplation blasé d’un monde en déclin. Mais le hard boiled touche la pourriture, la rouille qui s’étend, la part noire du rêve que l’on produit déjà de manière industrielle, comme les bouteilles de ketchup ou les voitures. Chez Malet, il y a là peinture d’un monde qui meurt, de la destruction d’une culture et de ses référents. Ce qu’il y a de sec, d’âpre, de direct et de sans appel dans le hard boiled (et qui très vite sera également source de connivence avec le lecteur dans un jeu complexe d’auto-référencement)  touche au flamboyant chez Malet.

La deuxième (la première également mais elle est plus longue) phrase de ce roman est : « On ne se fera pas faute d’imaginer que mon bureau de « recherches enquêtes et missions en tout genre » constitue ce que l’on appelle, dans un certain milieu où on me rangera malveillamment, une « couverture », à l’abri de laquelle je me livre à des opérations plus lucratives, mais moins honnêtes ».  c’est du grand style ou pas loin.

Nous sommes loin des brumes de Simenon (que j’adore) et loin de la sécheresse laconique des hard-boiled (que j’adore aussi), nous sommes là dans la langue, dans tout ce qu’elle a de particulier et non dans l’adaptation, la transcription, d’une franchouillardise (ou alors des sous-productions comme ça, je veux bien en écrire tous les matins). Cette complexité, ces sous-ramifications, ses sous-entendus, ce jeu avec le lecteur (parce qu’il y a de l’humour dans cette complexité, ce qui désamorce la pédanterie sans réduire la voilure littéraire pour autant) ça vous pose un écrivain et je ne vous parle pas de la première phrase (« je ne commencerais pas par déclarer… » ) qui est encore plus roublarde.

Une considération sur la roublardise stylistique de l’auteur que l’on pourrait croire éloigner de l’histoire, alors même qu’elle y niche au cœur.

En effet, Burma, cette-fois bien installé dans son agence et dans sa renommée, doit affronter un journaliste en quête de gloire et de gros titre dans une enquête tout à fait tordue. Il est d’autant plus question de roublardise et de faux semblant lorsqu’on sait qu’il s’agit ici d’une réécriture par Malet d’un autre de ces romans. Un moyen de relire sa production en jouant sur le fond et la forme. Le fond parce qu’il faut bien « recycler », polir, revernir ce qui fut pour lui donner un air plus saillant, sur la forme parce qu’il y a bien deux enquêtes qui s’entrechoquent, la mise en compétition est à tous les étages, surtout si l’on perçoit une forme de Rouletabille dans la figure de ce journaliste-détective.  Si l’on ajoute à cela un déroulé complexe multipliant les sous-intrigues et les suspects, on obtient un roman de haute volée, populaire et ambitieux à la fois (oui, non parce que écrire « un gigantesque dieu ronronnant qui me regardait approcher de ses deux immenses yeux ronds et jaunes » pour décrire une voiture, d’un seul coup non seulement la franchouillardise facile s’étiole loin très loin, mais en prime le coup de massue poétique est bien présent).

Alors, il me semble que Malet n’aimait pas ce roman, pour ma part (peut-être est-ce parce que c’est le premier que j’ai lu minot) j’y trouve nombre d’ingrédients intéressants. Sans doute que ce jeu autour de la mystification et de la fanfaronnade n’est-il pas bien équilibré et que l’on se retrouve avec un Burma trop sûr de lui, trop parfait (il se vante énormément dans ce récit, piqué qu’il est dans son orgueilleux, il y a également une scène de fuite où il passe à travers moult obstacles physiques avec trop de facilité) ce qui ne cadre pas vraiment avec le décor puisque c’est plutôt au journaliste d’incarner cette figure de perfection (il est intelligent, beau, conquérant avec les femmes etc). De fait il y a parfois un certain déséquilibre entre ces deux figures (que l’on voudrait plus tranchées), mais cela n’enlève rien à l’ironie sous-jacente du récit. On sent que Malet réécrit une ancienne intrigue et qu’il y distille une dose d’humour, avec l’expérience il parvient à rendre compte de ce recul, de cette distanciation entre l’auteur et ses personnages.

Très bon roman pour découvrir la série, ce Nestor Burma et le monstre donne à lire un ouvrage plus nuancé et travaillé qu’il y paraît de prime abord.