Étiquettes

, ,

Autant commencer par le début, vous me direz, à juste titre, que ce début –ci est déjà une reconstruction et que je pouvais tout aussi bien commencer par ce début-là, celui d’avant celui qui proposez un autre ordre de lecture. Oui mais voilà, j’ai commencé la lecture des œuvres de Malet dans le désordre, j’y trouvais mon compte en terme de qualité mais je percevais également comme un courant interne, une ligne temporelle. Je trouve  donc confortable que les éditions bouquins aient réédité la série dans un ordre chronologique.

Il sera donc, à l’instar de ce bon vieux détective chinois, de retrouver ici la « progression du style » de l’auteur. Néanmoins, à défaut de suivre cette direction nous allons pouvoir nous amuser à suivre Burma. Je dis « amuser » parce que si Malet est souvent nommé comme un anarchiste de droite, d’ailleurs souvent en comparaison à Tardi qui serait un « anarchiste de gauche » (j’ai encore lu ça, il y a peu dans un dossier sur la bande dessinée, bref), parce que si on parle souvent de sa pauvreté, de son manque de reconnaissance, de son côté réac’, du fond de machisme et de racisme que l’on trouve ici et là dans l’œuvre (oui, pour le coup comparer le rôle de la secrétaire dans les romans et la bande dessinée ça impose une relecture intéressante de la place de la femme dans l’imaginaire policier… et pas forcément uniquement à l’époque), bref si on accole, souvent à juste titre, tant d’étiquettes au nom de l’auteur on en oublie souvent qu’il est drôle.  Alors oui, c’est également une évidence que nous affaire ici à un écrivain français qui sait manier la langue, vous trouverez mentionné ici et là son maniement du subjonctif imparfait, mais au-delà de cette maîtrise de la concordance des temps c’est surtout son amour de la langue qui transpire à chaque chapitre, à chaque phrase. Il faut, à mon sens, comprendre que cet amour embrasse les formes les plus expérimentales (poétiques) de la langue, mais également ses dimensions archaïques ou argotiques et que le romancier (même s’il doit écrire pour manger) prend un malin plaisir à jouer sur tous les tableaux, à faire feu de tout bois. On aime en lisant Malet, ça ne veut pas dire que l’on adhère forcément à sa vision du monde, mais on aime Paris, on aime déambuler, on aime les détails et on fait tout ça sourire aux lèvres.

Ce premier et court roman donne à lire toutes les facettes de cet amour. Il s’agit d’une enquête d’un Burma débutant, qui n’a pas encore son agence et qui se trouve engagé pour enquêter sur l’origine des menaces de mort que reçoit un acteur de renom. Tout ici est prétexte à l’exercice de style (je me demande même si l’une des scènes finales ne fait pas directement référence à un Hitchcock, mais ma mémoire n’est plus ce qu’elle était). Le titre est explicite et il en va de même pour chacun des titres de chapitres qui nous ramènent au milieu du cinéma. Nous avons affaire à un « huis-clos » sur un plateau de tournage, il y a une unité de temps, de lieux, d’action et une présentation des différents protagonistes comme autant de suspects potentiels, nous dirige vers un traitement « à l’anglaise » avec motivation, modus operandi et explication complexe. Ce qui fait la différence à ce stade c’est souvent le regard acerbe, inquisiteur ou juste du romancier sur un univers aussi précis. Avec une intrigue aussi courte, difficile de trop en faire mais difficile également de brosser un tableau véritablement harmonieux de l’ensemble du milieu cinématographique. Pourtant c’est bien à cela que parvient Malet. Le romancier s’attarder sur les personnages, qui sont autant de corps de métier, avant d’être suspects ils sont avant tout des travailleurs, des artisans du quotidien, des anonymes (maquilleuse, accessoiriste, régisseur, barman..) que la machinerie cinématographique traine dans son sillage de paillette et de gloire. Si l’on connaît ce souci du détail humain chez Malet il est intéressant de le voir présent dans cette première enquête de Burma. Parce que nous ne sommes pas en extérieur, nous sommes sur un temps court, que le détective (bien que déjà fanfaron) n’est pas vraiment à son aise, ses blagues et ses bons mots ne l’empêche pas de se tromper ou d’aller dans de mauvaises directions. Dès lors, il semble malhabile dans cet univers où tout est régler au millimètre. Forcément c’est la brutalité des bien nommées force de police qui jure le plus dans cet environnement mais il n’en reste pas moins que Burma est éclaboussé par le contraste. En écoutant et en prenant son temps, il parviendra (je vous rassure) à débrouiller tout cela, mais il y a un jeu intéressant sur le décorum très anglais (milieu et lieu fermé, groupe indépendant et autogéré, non-dit, affaire de cœur, affaire de sous etc) et sur la posture d’équilibriste de l’enquêteur.

En plus de cela, on remarquera un jeu habile sur le rythme des chapitres. En fonction de leur titre, de l’action, le rythme ralenti ou se précipite pour accompagner le propos. Il s’agit de changements subtils mais cela montre, encore une fois, le sens du détail qui habite l’œuvre. A mon sens c’est Julien Favereau, l’acteur qui vient d’engager Burma, qui permet le lien entre tous les éléments. Déjà parce qu’il meurt dès le début de l’histoire, ce qui met notre héros en échec, ensuite parce que chacun aura sa petite histoire, son anecdote perfide à son sujet, ensuite parce qu’il permet de dépasser le caractère « galerie des suspects » que pourrait avoir le roman. Comme Favereau est un parfait salaud (ou pas loin), cela contrebalance les rêves de réussite qui accompagne le milieu du cinéma et cela en assombrit le prestige, tout en rehaussant le travail des petites mains. Dès lors, sans tomber dans la victimisation à outrance, on se prend moins d’empathie pour la victime et l’on accorde plus de temps à la vie des personnages (à leur vie et à leur malheur). Si Burma amène un humour direct et percutant à l’histoire, Favereau offre lui un regard plus acide.

On pourrait croire qu’en choisissant de présenter la première enquête de son détective de choc dans un milieu resserré sous un vernis d’enquête à l’anglaise, Malet prend un risque, alors qu’il n’en est rien. Il joue sur nos attentes, sur les poncifs du genre pour mieux faire ressortir les spécificités de son personnage, de son style, sans trop décontenancer son lecteur.