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J’écris ces lignes (et je sors de ma lecture) bien avant la parution du bloc en blog, or apparemment il y a un projet d’adaptation cinématographique autour de cette série, de fait je risque d’être « dans les temps » ou « en dehors du créneau » mais dans tous les cas je ne risque pas de parler de ce nouveau format.  Plongeons donc dans un univers de supers héros européen au tournant de la deuxième guerre mondiale.

D’ailleurs, il est intéressant de noter que si dans ce cadre narratif le choix de cet affrontement est pertinent, il arrive encore très souvent à nos amis médias télévisés (et pas seulement) de qualifier de « dernière guerre » (souvent « la » dernière guerre) ce conflit, comme si la France (et les autres pays engagés) n’avait depuis jamais été en guerre, bref passons.

J’aime ces héros et ces auteurs, j’ai eu la chance d’en connaître pas mal quand j’étais jeune. Jean Ray, Mabuse et tous leurs petits amis furent des compagnons de nuits au même titre que leurs ennemis venus de l’ouest (les méchants mickey parade… enfin ça c’était un poil avant tout de même). Des bouquins, des fascicules obscurs qui trainaient à côté de vieux agatha christie, m’ont donné le goût de cette littérature populaire et des romans feuilletons. En revanche j’ai perçu le changement entre l’ère européenne et l’ère américaine (entre le radium et l’atome en fait) bien plus tard (grâce au bouquin de Chabon cité dans cette intégrale, dont je n’ai toujours pas commencé à parler). Le plus drôle là-dedans c’est que lorsque je me prenais pour un intellectuel (le mot n’est pas et n’a pas à être grossier) en devenir (et qui n’advint jamais) j’ai « réfléchi » (la blague !) sur le rapport entre mythologie et bande dessinée. Un thème que j’affectionne encore, mais à l’époque je n’avais fait le lien entre ces héros du début du siècle et la création d’une mythologie.

Si on ajoute à ça un amour vivace pour les maîtres du mystère ou signé furax (il faudra tout de même qu’un jour ces feuilletons soient rediffusés avec toute l’aura qu’ils méritent), j’étais prêt à dévoré cette série, mais j’avais peur. Peur d’être déçu déjà, peur d’avoir droit à un brpd à la française, à du spectacle et à peu de scénario. Si aujourd’hui cette peur peut paraître imbécile, elle continue de s’amouracher de mes effluves puisque l’idée d’un film me glace (quand on pense à la ligue des gentlemen extraordinaire ou autres bd au cinéma… ça fait froid dans le dos, un peu). Et puis, un idiot d’ami qui a du goût et qui connaît les miens m’a procuré (à l’occasion d’un de ces manifestations périodiques au cours de laquelle il faut démontrer son attachement à coup de symboles et d’effusion) cette intégrale. J’étais donc contraint et forcé. Vous me direz qu’il y a pire dans la vie, et je vous répondrais que oui (déjà il y a le suffrage universel), mais que tout de même avoir un ami qui vous veut du bien c’est retords comme masochisme imprévisible.

Je ne suis pas déçu, mais alors pas du tout ! Mes seules réserves étaient pour l’aspect clairement « historiques » de l’affaire, le rapport au nazisme et à la politique en général (le pacte germano-soviétique, les nouveaux héros américains et j’en passe), je trouvais ça un peu « lourd » parfois. Non pas que le thème ne fut pas bon ou bien traité, mais au détour de l’histoire, de la narration je lui trouvais un aspect « plaqué », presque forcé, je me disais que ça risquait de ne mener à rien si ce n’est à un effet « sérieux » pour éviter de tomber dans le grandiloquent un peu naïf de ces héros. La fin m’a donné tort et de bien belle manière. Le lien avec la première guerre mondiale, avec la science, avec la « magie », avec la politique (donc) tout cela se tient à merveille car le récit « va quelque part ». L’idée de faire revivre ces héros peut tourner au cauchemar, à la pastiche pas drôle, au drame historique chiant, à l’abstraction, à plein de choses sauf à la bonne aventure. Or les auteurs ont la bonne idée de mettre leur histoire en avant, de lui donner du corps, de l’élan et de rendre le contexte foisonnant sans que ce dernier ne vienne brouiller le propos.

A mon sens le grand point fort de cette série c’est sa sobriété. Le découpage est souvent classique (nous sommes proches du gaufrier pur) un format qui a fait ses preuves et que les auteurs élargissent selon leurs besoins mais toujours dans un souci narratif. Les originalités (comme le fait d’avoir accès à la fois aux pensées d’un personnage et à une action qui se poursuit à côté, sous deux formes différentes) sont rares, ce qui laisse beaucoup de place à la qualité du dessin. Ce que je veux dire par là c’est que souvent dans les histoires de magie ou de héros, il y a la recherche d’un effet. Le côté pulp, comic, l’influence des séries tv, la volonté d’en mettre plein la vue au lecteur, les raisons sont nombreuses pour avoir un dessin qui prend le dessus sur l’histoire et qui cherche à impressionner, à plaire mais pas à raconter. Dès lors, le lecteur que je suis se retrouve souvent déçu par des histoires denses qui en disent trop long sur un délai trop court, qui font des impasses et proposent des incohérences ou des raccourcis simplistes au profit de cases choc, mais bien souvent vide de sens (ils sont rares à être Mignola à pouvoir faire beaucoup avec peu). Ici, les « grandes cases » sont superbes et s’inscrivent dans le fil de l’histoire, elles nous charment plus qu’elles nous impressionnent. Le reste du temps nous avons droit à un univers luxueux de détails et de trouvailles. On sent l’influence de Tardi (pas uniquement dans le dessin d’ailleurs) dans l’épaisseur du trait, dans sa fluidité aussi ou dans des choix de cadrage (on alterne entre des vues assez hautes et lumineuses pour le décor avec des gros plans souvent plus sombre sur des objets ou des membres, enfin quelque fois, mais il y a une recherche de contraste intéressante). Il y aussi ce plaisir de raconter. La scène d’introduction avec Nietzsche ne « sert » à rien et pourtant elle apporte beaucoup en terme d’ambiance, on songera aussi à l’utilisation du nyctalope (les pièces noires avec juste ses lunettes, c’est utiliser des cases pour dire des choses sur le personnage, lui apporter une profondeur, lui donner un univers et pas juste un costume et des catch line pour « faire cool »), on regardera avec passion les mille précisions sur les outils scientifiques, les bureaux, les stylos, l’écriture etc. Bref, il ne s’agit pas de solliciter un imaginaire usagé n’ayant pas servie depuis longtemps et de le passer à la brillantine du panache, il s’agit de le faire vivre, parfois en le créant (visuellement) de toutes pièces et de le rendre crédible.

L’histoire est bonne, le dessin est bon, c’est malin, inventif et, encore une fois, la fin m’a plu.  Il s’agit donc d’un superbe travail (et en prime ils citent Daumal, donc tout est dit). D’ailleurs, cette édition intégrale avec notes des auteurs (enfin un texte très intéressant sur les origines de la série et son exécution, ainsi que des notes pour les moments importants) n’est pas une pièce pour collectionneur maniaque, elle apporte un vrai plus. Déjà elle évite à la personne qui veut parler de cette série d’avoir à faire des recherches ou d’avoir à se caser la tête pour expliciter ou comprendre un passage ou un personnage puisque tout y est dit et bien dit. Ensuite, et surtout, on parle bien de travail. Ecrire, dessiner, cadrer, découper, peaufiner, mettre en couleur, éditer etc… une bande dessinée c’est souvent avoir des idées, faire des tonnes de recherches, chercher comment mettre tout cela « à plat » tout en ne négligeant pas les éléments intéressant, tout en n’hésitant pas à en sacrifier d’autres, c’est avoir des idées pertinentes en cours de route et revoir sa copie (le coup de la chevalière), c’est des heures de documentations.

Je suis souvent déçu de la bande dessinée parce qu’elle ne rend compte (comme ailleurs me direz-vous) que de l’objet fini. Bien souvent on ajoute des bonus qui sont des brouillons du dessinateur (ce qui est chouette) mais cela reste du domaine du « plus à consommer », bien souvent on parle des écoles, des genres, des prix, des récompenses mais pas des oublis, de la baisse de la rémunération des auteurs et encore moins souvent on parle du travail des auteurs. Non seulement cette intégrale permet de dévorer une histoire de qualité, de voir vivre un monde que l’on croyait enterré mais en prime elle permet de toucher du doigt ce pan méconnu du travail artistique.