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Quel idiot ! Non mais, quel idiot ! Encore l’imbécillité pourquoi pas, mais l’idiotie à ce point là, ça devient navrant. Je sors d’un livre bouleversant, du genre un des rares qui vous retourne les tripes pour de vrai. Forcément, difficile de remettre le pied à l’étrier après ça (pauvre roman à venir, il aurait souffert d’un comparatif à son désavantages), alors en route pour le changement de médium. Bon, pourquoi pas, mais quel besoin de me prendre pour le capitain Stark des tuniques bleues. Il faut combattre le mal par le mal, disait-il avant de charger dans le tas.

Parce que lire une bande dessinée après un tel roman c’est une bonne idée. Je pouvais continuer les marvel ou les dc (un peu navrant dans l’ensemble ces temps-ci les deux big one, enfin ces temps-ci, là où j’en suis dans mon rattrapage de retard sans fin des séries). Je pouvais aussi opter pour une production pour indépendante, dire coucou à Skotty Young, me plonger dans Nailbitters ou dans une production Brubaker. J’aurais pu poursuivre une série de manga, histoire de manger du shonen ou découvrir un univers plus étrange. La preuve que je n’avais pas perdu ce qu’il me restait de neurones, je savais que je ne devais pas relire Blueberry ou Corto, que je devais me tenir le plus éloigné possible des Strangers in paradise et vraiment fuir Marc-Antoine Mathieu (bon après, je n’allais pas non plus aller taquiner Bess, mais ça c’est du réflexe de survie, Bess pour moi c’est de l’ordre de l’idole, ça se regarde rarement de prêt, il faut s’y préparer). Mais tout de même, il a fallut que je touche à Scott McCloud. Un idiot je vous dis.

Alors, forcément, il y a un certain succès, la tête de gondole, le coup de coeur ici et là, un prestige un chouilla underground et un chouilla mainstream pour LE mec qui a révolutionner la pensée autour de la bande dessinée. D’autres avants lui se sont amusaient (parfois avec brio) à plonger leurs mains potelées (pourquoi pas) dans le bain (plus ou moins novateur en fonction de l’époque) de cet art. Des linguistes, des historiens, des journalistes, des universitaires de tout poil ont permis de dépasser les clichés, de proposer autre chose que la lecture « pour enfant » (alors, bien évidemment cette dénomination n’aurait rien d’infâmante si elle ne prenait pas l’enfant pour un imbécile). Mais McCloud fut le premier à utiliser le médium pour parler du médium, à le prendre à bras le corps, à en montrer les possibilités. J’en connais des lecteurs (j’ai beaucoup prêté mon exemplaire de son premier travail) qui ont attaqué ça avec un sourire narquois, se sentant supérieur au « petit bonhomme » sur la couverture, ils revenaient souvent pantelants, incapables d’avoir été au bout de la lecture. McCloud ne proposait pas de « détruire les lieux communs » mais de réfléchir sur cet art, ses moyens, ses fins, ses limites, ses possibilités, le tout avec talent, en mettant en action ce qu’il proposait en théorie. Un peu comme si vous lisiez un ouvrage sur les mécanismes romanesques qui soient en même temps un bon roman.

A ce stade, mon souci c’est que j’essaie de faire parler des petits bonhommes dans des phylactères, de découper des planches, de penser la gouttière entre les cases, de mettre en action des idées. J’essaie de faire le scénariste amateur qui en a sous le capot, qui certes délaisse un peu ses connaissances sur la bande dessinée mais qui s’attache à bien faire son travail (je ne suis pas seul dans cet exercice, encore heureux, et c’est plus structuré que les quelques textes vite écrits de ce blog).  Dès lors, McCloud est pour moi un sommet, un Everest.

Même si je n’avais jamais lu ses oeuvres « narratives », j’aurais pu, j’aurais dû, me douter de ce que je risquais.

Parce que bon, en bande dessinée, vous avez toujours le côté « j’ai bien aimé l’histoire mais pas le dessin » ou l’inverse « j’aime le dessin mais alors l’histoire est vraiment niaise » (ça marche avec tous les autres arts, mais je retrouve plus souvent ces commentaires avec les bds). Mais quand vous aimez le dessin et l’écriture (et le découpage, et la mise en scène, et les personnages, et les… enfin bref… on ne va pas s’attarder ici à ce qui fait une bande dessinée, à ce quelle recèle de formidable et d’original, je vous conseille… de lire Scott McCloud pour en savoir plus).  J’étais donc tout désigné pour être la victime de mes penchants.

Alors, comme disait Lorenz, il n’y a pas d’amour sans agression mais à ce point, ce n’est plus de l’amour, c’est la connaissance intime d’un des enfers chinois de Jack Burton (celui des pêcheurs à l’envers ou un truc du genre). Tout est parfait. Même si j’adore Moore et tant d’autres, là nous sommes au niveau de Eisner.

L’histoire d’amour est belle et grandiose, elle s’appuie autant sur les détails, que sur les silences, elle dessine les contours d’une intimité partagée (et sait ne pas trop en dire en laissant volontairement des zones d’ombres au lecteur), elle s’impose comme une allégorie mélodramatique et tragique à souhait, elle s’intrique dans une réflexion sur l’amour et la mort, le tout s’expose (c’est le cas de le dire) autour d’une mise en scène artistique (la posture de l’artiste est ici sublimement utilisée, des rêves de jeune fille, naïve, envoutante et douée, à celle de l’artiste sans compromis en passant par une critique acerbe et juste du marché de l’art), le tout passant par des personnages complexes (et non utilitaire), des émotions fortes, des pensées saisissantes de justesse et le tout enrobé d’une couche de sentiment à faire couler des larmes sur les joues des statues.

En prime, le dessin fait plus que « mettre en scène », que redire, que se faire l’écho, il explore d’autres voies, revient à la charge d’une manière nouvelle, nous invite à explorer les sentiments avec plus de force, d’efficiente ou de recul.

Mais le pire (si, le pire) c’est la simplicité de l’ensemble. Vous avez six cases, six plan serré sur un visage, six expressions proches les unes des autres, un exercice pour étudiant en beaux arts ou dessinateurs (plus ou moins en herbe), sauf que là ça touche à la perfection. Trois ou quatre changent et on ressent nos propres émotions se tordre. Les lignes de fuites, franchement, une rue, des bâtiments, un personnage qui court, une ligne de fuite et… nous voilà pris au piège. Si encore c’était complexe, si encore on pouvait dire que la beauté se pavane (j’en connais ni n’aiment pas Schuitten – et beaucoup d’autres – car c’est « trop », d’autres qui n’aiment pas Larcenet car ce n’est « pas assez », je parle donc ici d’effets de styles trop visibles, de « je fais beau et clinquant » parce que je n’ai rien à dire, pour remplir l’iris d’un vide d’inspiration) ou que c’est pour être sur d’être compris, mais non c’est une « fausse simplicité ». De ces coups de pinceaux zen, qui suivent un ordre établi, pour mieux pénétrer en vous et vous torturer sauvagement de l’intérieur (même les jardins zen sont retors méfiez-vous).

On se retrouve en présence d’une oeuvre intelligente, accessible, belle, saillante, durable et mouvementée.

Et, croyez-moi, ça fait beaucoup à gérer (en terme d’émotion d’une part mais également de « comparaison », de « borne » lorsque vous essayer d’avoir des idées dans un domaine artistique et que vous tombez sur une telle réussite) de passer d’un chef d’oeuvre à un autre,  c’est un coup à s’épuiser le capital émotionnel plus vite que prévu.