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Si j’avais adoré l’introduction du Néonomicon, j’avais été moins séduit par la suite du récit. Pourtant, je ne parviens pas à ne pas en attendre énormément d’Alan Moore, sans doute parce qu’à l’instar de références comme Desproges (non, il n’y a aucun lien) ou Manchette (là, oui), j’ai l’impression que tout le monde se pâme d’amour pour ces auteurs, les cites à gogo, ne démordent pas d’en faire des icônes culturelles, alors même qu’ils n’œuvrent pas dans ce sens.

J’attends donc d’Alan Moore (et d’autres) qu’il se fasse plaisir et qu’il laisse les poseurs et les causeurs (dont je fais sans doute parti) dehors.  Un peu comme le dessin de Jacen Burrows en fait. Si je ne suis toujours pas amateur de la mise en couleur, enfin disons que si parfois l’ambiance est au rendez-vous, notamment dans les nuances de gris et de verdâtre (oui, il y a des nuances dans les verts marécageux) certaines ombres déforment les visages. Cette mise en couleur de Juan Rodriguez, me ferait presque regretter ce que pourrait donner l’apport d’un artiste comme Guillaume Sorel sur un tel projet. Mais je dois admettre que je suis amoureux des personnages de Jacen Burrows, des personnages et des décors, le style est « lisse », presque trop évident à force de netteté mais en même temps cette franchise apporte un côté malsain indéniable à cette histoire. Souvent, le bonheur de l’horreur lovecraftienne se trouve, à mon sens, dans les sous entendus, les ombres, les non-dits et les espaces non-euclidiens, des traitements graphiques souvent plus intéressants que de voir pulluler des monstruosités plus ou moins dotées de tentacules (entendons-nous bien, j’adore certains traitements monstrueux mais je trouve que bien souvent il prend le dessus comme pour donner du « relief » graphique à l’imaginaire lovecraftien, un imaginaire qui n’en a finalement que peu besoin). Dès lors cette forme de contrepied réaliste me va très bien, Burrows opte pour des cadrages rapprochés (le plus souvent) donnant à l’ensemble un ton intimiste auquel on ne peut pas échapper. Lorsque Malone prend la main du héros sous la sienne, c’est au centre et au coeur de l’image et de la scène, il s’agit là d’une composition vraiment intéressante.  Des passages de ce type, il y en beaucoup dans ce premier volume, la croix gammées n’est pas un petit dessin sur le trottoir, elle prend tout l’espace, les têtes « poissons » de certains protagonistes sautent littéralement aux yeux, c’est presque impudique à force de clarté (et puis ce souci de la mise en scène, de la gestuelle, du cadre se retrouve dans les détails comme les costumes, tableaux, coupes de cheveux et j’en passe). Tous les personnages ont du caractère, vraiment le travail graphique est sublime.

Chose intéressante, ce travail se retrouve tel quel dans les premières « notes écrites » de l’ouvrage. En effet, Moore nous propose d’avoir accès (à la fin de chaque numéro, donc ici quatre fois) à de larges extraits (plusieurs pages) du « journal à idée » du héros. Un journal à idée pour écrivain qui devient le plus souvent un journal intime. A ce journal se mêle parfois d’autres sources, mais je ne vous en dit pas plus. La première livraison de ce journal raconte presqu’entièrement ce que l’on vient de vivre, du point de vue interne du héros certes, mais il reste que cela sonne comme un « doublon » de l’histoire. À mon sens cela montre la force d’impact du récit graphique (et non pas l’inutilité des dialogues mais leur dualité, j’y reviendrai sans doute plus bas), et d’autre part cela montre l’égoïsme du héros ou du moins son manque de recul. Nombreux sont les personnages « lettrés » dans ce comics, comme chez Lovecraft, et lui-même regrette de ne pas avoir à faire avec des personnes plus cultivées ou de ne pouvoir les garder auprès de lui. Pourtant, son journal ne brille ni par son style, ni par l’originalité des idées qu’il y dépose. Pour autant, Black n’est pas un personnage creux, au fil des pages et des jours il va faire plus que reproduire ce qu’il a vécu, émettre des suppositions ou essayait de donner plus de vie à ses idées, sans parvenir à quelque chose de concret. Sauf, au moment où il précise avoir l’idée de personnage prisonnier d’une histoire mystérieuse sans avoir l’impression d’être prisonnier d’une histoire mystérieuse, ce qui est proprement ce qui est entrain de lui arriver.

La subtilité de Moore est (entre autre) ici, dans cette capacité à créer un personnage complexe, il est suffisamment sensible et torturé (entre son passé familial, ses origines, ses préférences sexuelles, son besoin de contrôle et sa culture) pour être une proie idéale dans le monde des grands anciens mais pas assez « au coeur » de l’histoire pour en percevoir le monde caché qu’il cherche avec tant d’énergie.

Ce jeu sur le visible et l’invisible est particulièrement présent dans ces pages. Les références aux oeuvres de Lovecraft sont nombreuses, presque permanente, les titres renvoient à des titres de nouvelles, les histoires, lieux et personnages renvoient à d’autres nouvelles, les noms des personnages sont proches de ceux de personnages de Lovecraft, les signes sont partout, franchement même un amateur peu habitué à l’oeuvre du maître aurait du mal à ne pas en saisir la plupart. Nous sommes presque dans le fan service, et c’est le presque qui importe. Parce que les choses ne sont pas si simples, de nombreuses zones d’ombres persistent, l’histoire du « nécronomicon » se complexifie ici de manière déroutante, l’utilisation du sexe comme élément fort dans la psychologie du personnage amène à une lecture jungienne (cité explicitement dans le texte) des comportements du personnage, les rêves ont beaucoup d’importance (au point de les mettre en scène) et là encore leur interprétation est presque trop évidente, trop directe pour ne pas laisser un goût d’inachevé, d’incomplétude, les références occultes abondes (nous sommes chez Moore, il faut s’accrocher, d’autant qu’il ne s’amuse pas à faire des ponts culturels ou des contextualisations historiques pour faire joli, enfin peut-être aussi pour faire joli) et donne de plus en plus d’épaisseur aux personnages et à leur interactions jusqu’à plonger le lecteur dans une forme d’inconfort.

Il est difficile de jauger ce qui n’est que le début d’une oeuvre, mais  le traitement graphique et scénaristique se complètent à merveille (ce qui n’est pas rien et pas si courant qu’on ne le croit, parvenir à donner envie de lire beaucoup de bulles- phylactère- emplies d’informations alors que l’image montre des personnages cadrés serrés, cela demande un sens certain du timing et de la mise en scène). Au-delà de l’aspect émotionnel ou interprétatif, l’écriture de Moore fait toujours mouche, on navigue parfois entre trois récits (on suit le héros au présent, il y a des interpolations sur son passé et en même temps on suit une autre histoire) sans être perdu, sans qu’il y ait besoin d’une grosse mise en scène à base de cliffhanger pour nous tenir en haleine et les échos entre les récits ou points de vue sont subtiles. On notera également quelques traces d’humour ce qui ne gâchent rien.

Ce que j’ai apprécié dans ce premier volume c’est la connaissance de l’oeuvre de Lovecraft par Moore, ce n’est pas étonnant, mais son traitement montre qu’il ne cherche pas à faire dans l’artillerie lourde mais dans l’initiation. On se sent tout de suite en terrain connu et on le croit conquis, on guette les signes de folie, les ombres trompeuses et déjà le texte redondant se transforme peu à peu, le doute s’installe dans les références et les évidences, bref on attend la suite, haletant.