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Après avoir terminé la lecture de ce livre je me suis demandé si je devais être étonné ou non, enfin surpris plutôt. Non pas du contenu, mais de l’édition et du fait qu’un journalisme comme celui-ci puisse encore exister. Aucun de ces deux éléments ne m’a vraiment étonné, mais je me dis que certains pourraient l’être, étonné, alors qu’à mon sens on serait plus proche de la norme. En même temps, vous me direz (à juste titre) que si la norme était si qualitative alors ce type de démarche confidentielle n’aurait pas besoin d’exister.

Il s’agit du premier ouvrage publié par les éditions Marchialy. Difficile de passer outre ce fait, de ne pas en tenir compte lors de la lecture. Le travail est de qualité, le choix de la taille, du grammage, la couverture, la typo, la mise en page (du texte, des titres, des notes) est à la fois très lisible et moderne sans chercher à trop taper à l’oeil, c’est un superbe objet, le contenant et à la hauteur du contenu et vice versa. Seul bémol, si l’on peut comprendre que les habitudes ont la vie dure dans les « grandes maisons » et qu’il s’agit de protocoles, de rites ou de je ne sais quel gris gris magico-éditorial, on aurait souhaité que le nom de Cyril Gay soit cité en couverture. Je ne me bats pas forcément pour les traducteurs, et il m’a fallut trop longtemps pour ajouter cette catégorie dans le rangement du blog, mais plus le temps passe et plus je m’aperçois de l’impact de leur travail (en bien ou en mal). Là le travail est impeccable (en ami ayant la version américaine je me suis amusé à lire les deux – pas à comparer- et franchement c’est un superbe boulot. Alors, on pourra arguer qu’à ce compte là le travail de beaucoup de collaborateurs mériterait de figurer en couverture (la personne qui fait la couverture déjà), pourquoi pas, mais là, il s’agit d’un financement participatif et ça aurait été un premier pas intéressant. Entendons nous bien je ne « râle » pas sur ce manquement, disons que vu la qualité de l’ensemble ce petit plus aurait été la cerise en diamant sur le gâteau (ce n’est pas bon mais on peut se payer plein de gâteaux avec).

Bref, on tient un véritable objet dans les mains, un livre prometteur et l’on se demande si le contenu va être à la hauteur.

Franchement si le livre brille de mille feux, s’il est aussi attirant que vénéneux, il risque d’attirer une convoitise trop scénarisée.

Jake Adelstein n’est pas un romancier, ce n’est sans doute pas le meilleur journaliste du monde, mais c’est un bon transmetteur d’histoire. La différence avec le conteur qui fait tout pour nous tenir en haleine, qui en rajoute, en retire et adapte son récit. Le transmetteur doit garder une part de vérité à l’esprit, s’il néglige la crédibilité de son récit, si l’on se dit « le témoignage de cette prostituée c’est du pipeau », on décroche et tombe dans du mauvais journalisme.

Toute la difficulté du journalisme de qualité, c’est de transmettre l’information et de donner les moyens au public de comprendre et de jauger cette information, d’en faire quelque chose.

Alors, ici l’information c’est bien évidemment la société japonaise « underground », le Japon du crime des années 90-2000, les yakuza, la police, la corruption, le sexe et tout ce qui va avec. De ce point de vue, le livre est édifiant. Si vous pensez que vous n’aurez qu’une suite d’anecdotes croustillantes et du voyeurisme de bas étages, sachez que l’ouvrage propose de véritables réflexions. Si vous avez peur d’une succession de témoignages brutaux, perverses, horribles nous éloignant de l’humanisme au profit d’un sordide bankable pour émission de télévision « à sensation », vous croiserez ici non pas des personnages scénarisés mais de véritables personnes (c’est ce point qui me fait peur, l’auteur qui rencontre des prostituées cela va à l’encontre de notre imaginaire, il s’agit vraiment de rapport complexe, entre stupre, luxure, duperie, cachotterie, angoisse… bref un panel de sentiments forts… que l’on peut réduire, à la tv ou en film, par deux trois belles images plus intenses, plus denses mais moins intéressantes). Si vous avez peur d’une longue confession pitoyable et chagrine sur les misère d’un gaijin au Japon, vous en aurez pour votre argent car rien ici n’est « chagrin » ou larmoyant. Si vous avez peur que le parcours du journaliste passe à l’as au profit de la glorification des yakuza, l’auteur explique sa vie chronologiquement et montre combien en se « durcissant » il a justement pris le plis de percevoir la beauté et l’ingéniosité criminelle et d’oublier les victimes et comment il a dû changer.

Bref, c’est un bon ouvrage car il balaie pas mal de préjugés, d’attentes, de croyances, de certitudes. Il aurait pu se passer dans un autre pays, l’expérience aurait différentes mais la cohérence de l’ensemble tiendrait tout autant la route.

D’ailleurs, on doit sans doute cette cohérence au ton « sans filtre » de l’ouvrage. Jeune, naïf le jeune journaliste qui parvient à entrer dans un immense journal tokyoïte, ne s’aperçoit qu’après coup que le « journal » est en fait un empire. Un empire financier, politique, un montage de société, une machine à rapporter de l’argent, que les journaux cherchent le scoop pour le profit et que les journalistes ne sont pas de torpilles aveugles ou des esclaves à la solde du grand capital mais des rouages en quête d’infos car c’est le seul moyen d’être publié.

La force du livre, c’est vraiment cela : faire réfléchir sur ce qu’est le journalisme (oui, en vrai c’est surtout de nous apprendre comment fonctionne la société japonaise et aborder une partie de la culture et des moeurs de ce pays, mais ça on s’en doute, c’est ce que l’on attend et l’on est servie, l’originalité du propos vient d’ailleurs).

Il est facile, et je suis le premier à le faire, de ne percevoir de l’information que les journalistes médiatiques. Du coup on se tape des émissions avec des « experts » qui sont au mieux juste de partis pris au pire directement les mains dans le cambouis de la machine. Il suffit de regarder ce qu’il advient de la « parole » des uns et des autres dans les médias (les invités récurrents, les éléments de langage, les coupures de paroles, les résumés à la truelle, les « omissions », le manque total d’explication), les gros titres et l’on comprend rapidement que le but des médias n’est pas d’informer mais de tenir en éveil, de distiller constamment une information la plus émotionnelle possible pour gaver le lecteur ou le spectateur afin d’en faire une gentille oie qui se croit libre parce qu’elle émet un avis (alors que face à une information complexe la liberté commencer par le moment où on se tait, où l’on essaie de comprendre l’information etc etc).

Le souci c’est que bien souvent ce constat est politisé, très vite on tombe dans le complot politique autour du pouvoir. Il me semble surtout que si les médias sont proches du pouvoir c’est surtout pour une question de profit.  Le journaliste-pigiste payé au lance pierre à qui l’on demande un sujet « choc » sur l’info qui vient de tomber et qui doit laisser de côté son enquête coûteuse, n’est pas au service d’un complot (et les quelques uns qui devancent les doléances de la chefferie le vont par ambition, comme dans toutes les boîtes) il est au service du remplissage de son assiette.

Ce qui est plus inquiétant c’est lorsque des enquêtes comme les panama papers et autres ne découchent sur rien d’autre que sur des constatations navrées et que le comportement foutraque induit par les certitudes matraquées à longueur d’antenne se poursuit.

C’est ce monde que décrit ce livre. Il me rappelle en cela « say hello to black jack » un (très) bon manga sur le monde hospitalier, un mange réaliste en hommage au « black jack » de tezuka, qui avait su mettre en avant les dysfonctionnements de l’hôpital et qui avait amener à des changements dans les lois japonaises à son époque. Ce livre ne dénonce pas, il ne défend pas une thèse, il montre comment en faisant son boulot de journaliste, en cherchant la vérité, l’auteur parfois se compromet, parfois s’oublie, comment il sacrifie continuellement sa vie de famille et aussi comment fonctionne un système pourri.

Il ne dénonce pas la mafia japonaise, il donne à voir comment le système l’intègre et l’accepte. Dès lors, on voit le peu de moyen confiés à la police, les enquêtes politiques qui passent à la trappe, les dérives sexuelles qui sont vécues comme normales et admises (je ne parle pas ici de la satisfaction sexuelle des désirs des tout à chacun, je parle des trafics et abus que cela amène), comment la victime est perçue comme un imbécile, à l’instar d’un protagoniste on se demande quelle différence il y a entre les méthodes des yakuza pour extorquer de l’argent à des gens dans le besoin et les méthodes des grands groupes de recouvrement de prêt ?

Les parallèles entre la scène mafieuse et la scène des grandes entreprises ne sont pas là pour pointer du doigt des collusions de tous les instants mais pour montrer qu’il s’agit de deux modèles de sociétés qui se ressemblent (avec des gens capables, des discrets, des malins, des fous furieux).

Alors bien évidemment, c’est sordide, on tombe sur des meurtres, des disparitions, des violeurs en série, mais tout cela n’accuse pas (c’est vraiment ce qui m’a séduit dans ce livre, c’est que l’on en ressort avec beaucoup d’éléments sur le Japon mais aussi avec beaucoup de questions), cela constate et questionne.

Par exemple, le commerce sexuel est mentionné, on parle de prostitution, d’une forme d’ouverture normalisée des esprits (que l’on comprend parfois difficilement) et puis soudain on lit la peine encourue pour viol et l’on se dit qu’elle a bon dos l’ouverture d’esprit. Il en va de même pour le suicide ou les conditions de vie des policiers.

Bref, ce livre possède toutes les qualités que l’on attend d’un témoigne fort sur un tel sujet, par un journaliste talentueux. Le découpage chronologique avec à chaque fois le suivi d’une affaire pour éclairer un point de vue ou un fait social (et montrer que la limite entre une enquête de police et une enquête journaliste est ténue) est bien pensé (on voit la patte de celui qui a l’habitude d’écrire pour informer et pour tenir en haleine).

Il serait captivant de relever les nombreux points soulever, que ce soit socialement ou stylistiquement, par ce livre mais c’est là un travail personnel.

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