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Je n’aime pas parler d’horreur. Faire un détour du côté de Matheson et de sa jolie maison revient surtout à parler d’autre chose à interroger des modèles et non des figures contemporaines. Parce que parler de l’horreur, pour moi, c’est parler de l’histoire d’un genre complexe (je ne parviens pas à imaginer que les histoires au coin du feu – des premiers hommes à nos jours- ne soient pas des histoires horrifiques ou saisissantes) et de ce qu’il y a de plus intime. Mais bon, comme en me promenant sur le forum de Bifrost, je suis tombé sur cette référence, difficile d’y échapper.

Écrire autour de ce manga est d’autant plus stupide de ma part que même si ses références ne sont pas d’une clarté limpide (pour reprendre les termes d’un philosophe peu connu), l’article de wikipédia propose une analyse ma foi intéressante du propos de l’oeuvre.

Forcément la peur, le dégoût, la répulsion sont un terreau idéal pour une critique acerbe de la société ou du moins pour une vision déformée et par-delà pour un questionnement original. Ainsi Black Hole (pour reprendre une bande dessinée d’horreur connue et reconnue, même si l’oeuvre entière de son auteur mérite le détour) ouvre un questionnement autour de l’adolescence, du sexe, du changement de façon assez brutale dans une société en proie à des secousses de fond mais qui continue de les nier en vendant (et en imposant) une image lisse (enfin, pour le dire vite). La problématique du genre étant souvent d’être un fourre tout pour pulsion facile, un moyen de faire dans le choc pour le choc, dans la facilité de l’instant qui rapporte ou, presque à l’inverse mais finalement pas tant que ça, de faire croire que derrière l’horreur se cache foncièrement un message.

Découvrir Spirale c’est découvrir une société-village, on comprend rapidement que ce port de pêche est l’image de la société tout entière. On pourrait s’attendre à la mise en place d’un cadre paisible, pacifique, bienfaisant, à une routine ou à un quotidien de façade, histoire de voir tout un bonheur de pacotille se lézarder sous les coups de l’horreur et de l’indicible. Franchement, avec autant de pages, je m’attendais à une forme de crescendo, du mystère, du frémissement, du doute, de la peur, de l’angoisse et de l’horreur. Il n’en est rien, à peine croise-t-on le deuxième personnage que celui-ci est en proie à une fascination morbide pour une coquille d’escargot. On se fait donc cueillir à froid, l’image est incongrue et glauque à la fois, ça tient de l’obsession et du mystère. Très vite, alors que là encore le rythme aurait pu être plus lent, plus anxiogène, cette obsession va pénétrer le milieu familial, va prendre un tour dramatique et nous allons nous enfoncer dans l’horreur.

Le découpage en « contes » qui semblent un indépendants les uns des autres, m’a surpris. Au départ, je me suis demandé si c’était pour jouer sur la temporalité, si les événements avaient bien lieux les uns après les autres ou dans des réalités différentes ou encore uniquement pour certains personnages et pas pour d’autres, car nul ne semblait affecté par autant de morts et de faits étranges. Comme au fil des pages le tout forme un ensemble cohérent, j’ai compris que cette absence de réaction était délibérée, les personnages sont apathiques (pas tous, je parle essentiellement des habitants anonymes de la petite ville, bien qu’au début les protagonistes principaux semblent également un peu hébétés et peu actifs), comme déconnectés de la réalité sociale. L’absence de connexion, de partage, de dialogue (et ne parlons même pas de l’entraide) entre les habitants apporte une tonalité singulière au récit. Les histoires du début sont autant de saynètes singulières, à la morale parfois très visible, comme par exemple cette histoire de coupe de cheveux en spirales hypnotiques afin de capter l’attention du plus de monde possible, permettant d’aborder l’horreur selon des thématiques. L’horreur en spirale touche un individu, une famille puis des groupes ou des institutions. On passe du problème de la figure paternelle, aux amours adolescentes en passant par le culte des nouveaux nés et peu à peu les habitants finissent par incarner physiquement cette absence, d’abord en étant touché dans leur genre (mutation, maladie etc) avant de ne plus former qu’un seul amalgame informe tout juste bon à rejeter ses membres nécrosés (le tout en étant passé par le cannibalisme sinon ça ne serait pas drôle).

On peut percevoir cette progression dans l’horreur comme une progression dans l’acceptation, les individus tous tournés vers eux-mêmes, ne voient pas les autres, ne les perçoivent qu’en fonction de mode binaires (ami, ennemi, victime, coupable puis proie ou prédateur), ainsi ont-ils, par le bais d’étapes indolores, appris à accepter l’horreur, à se plier à elle et lorsqu’enfin se dévoile l’ampleur de la monstruosité : il est trop tard. On peut aussi percevoir une parabole plus écologique à l’ensemble et c’est ce qui fait une des forces du récit : sa double perspective. On suit les deux mouvements de la spirale, d’un côté les événements prennent une tournure de plus en plus gigantesques, ce qui commence par l’observation angoissée d’une coquille, se mue en monstre, en transformation, en mort à la chaîne pour se muer en phénomène climatique extrême. Ce risque de l’excès est contrebalancé par l’autre cheminement du récit, plus la situation devient horrible plus les héros se doivent d’agir et plus on plonge dans leur intimité. Cet équilibre permet de nous immerger dans un univers toujours plus gore sans pour autant laisser de côté l’angoisse (pourquoi tous ces événements se déroulent-ils ?). Le trait de l’auteur va dans ce sens, il choisit de déformer les corps, les organes, d’en faire les premiers instruments de l’horreur (un oeil qui se retourne dans son orbite en gros plan, des foetus-champignon, des corps qui se lovent en serpent double, des durillons qui deviennent des épines géantes etc etc) avec la précision et l’exagération qui font les bons mangas horrifiques, le tout sous un éclairage franc et dérangeant. Pas (ou peu) de scène dans l’ombre, de peur du noir, le  mangaka ne nous cache rien, ne nous épargne rien et il parvient à maîtriser ses effets avec brio, à choisir le bon angle narratif et visuel pour faire de chaque épisode un événement marquant.

L’horreur est donc maîtrisée, le propos est horrifique sans tomber dans la gratuité, il est possible d’en faire une « lecture » aussi personnelle que sociale, et l’on prend autant de plaisir à subir les dessins frappants de l’auteur qu’à vouloir connaître le fin mot de cette histoire captivante.

Un manga prenant, déroutant et malsain à souhait.