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L’avantage c’est que l’oeuvre de Seishi Yokomizo ne semble pas énormément traduite en France, comme ça les amateurs auront une raison valable de se morfonde (c’est bon pour le coeur la frustration) tandis que les autres pourront continuer leur chemin sans risque d’être dérangés. Il y a peu j’écoutais un jeune et talentueux romancier expliquer qu’il n’aiment pas les romans policiers classique, difficile de ne pas lui donner…

… raison. En effet, si l’art n’est pas fait d’une jolie ligne chronologique impeccable et facile à suivre, on remarque çà et là des soubresauts significatifs. L’avant garde s’en prend aux classiques ou à la mode du moment, les classiques s’en trouvent aigris ou exclus et cherchent à revenir en force. Le mouvement paraît cyclique, toujours avec les mêmes camps, les mêmes postures, les mêmes trucs et astuces (après tout si on regarde le succès d’un film comme paranormal activity on pense au found footage, donc au pense à l’idée de « faire vrai », du document trouvé, on revient aux sources du cinéma et là on revient au roman épistolaire et on peut aller faire coucou à Marivaux… mais je ne suis pas certain que les producteurs se disent « nous allons faire un hommage à Marivaux en réalisant un film à petit budget pour nous gaver de pognon »). Reste que si l’on y regarde de plus prêt il existe peu de véritables « bastions », ça serait comme résumer Zappa à un mec détestant les Beatles parce qu’il a voulu moquer une de leur pochette, enfin à faire des résumés faciles et de mauvaise foi pour être certain d’avoir raison et de pouvoir ranger les gens en catégorie. Ainsi, alors que j’écoutais ce jeune romancier talentueux dire qu’il en avait marre de la mode de la brigade de flics, de la mode du serial killer du zodiaque, marre de… je me suis demandais si cette posture, résolument punk finalement, l’empêchait ou non d’apprécier de bonnes oeuvres s’écrivant dans un genre qu’il n’aimait pas ?  Je ne pense pas, enfin disons que je pense que certains romans de bonnes qualités lui plairaient parce que la qualité d’une oeuvre est différente de nos goûts. Après tout, comme disait le poète, l’art n’est pas là uniquement pour figurer sinon on s’emmerderait rapidement (le poète n’a pas dû formuler ça ainsi) et l’artistique est souvent curieux de ce qu’il n’aime pas.  On pense alors du mépris à la construction. Il y a une marge entre le rejet pur et simple qui s’adosse à la certitude de nos goûts et de nos émotions, et le rejet « prise de conscience » ce que l’on ne veut pas faire.

Tout ça pour dire, que si on n’aime ni les romans policiers classiques (personnellement je n’utilise que le transgenre : polar, par facilité et parce que : voilà), ni les romans feuilletons (ce récit fut en effet publié en feuilleton ce qui explique son découpage en une cinquantaine de chapitres et le rythme de son intrigue), ni le Japon, ni les intrigues familiales on risquerait tout de même d’apprécier ce roman.

Il ne s’agit pas là d’une fable sombre à la Edogawa Ranpo (dont on comprend l’apport séminal au fil des traductions) ni d’un récit particulièrement original dans son déroulement (bien que la suite de ce propos va essayer de tenir un propos inverse de ce constat) mais d’un bon roman de genre, d’un bon « classique » qui continue d’en être un car il est parsemé d’éléments originaux (donc, si je me suis ce classique est classique car il n’en est pas un, voilà c’est ça).

La traduction m’a parfois laissé perplexe, j’ai dû relire quelques phrases et je me demande encore si des occurrences passives obscures sont dû fait de l’auteur ou des traducteurs (cela donne un ou deux passage alambiqués, il est difficile de savoir si cela est dû au rythme de la parution, à une volonté littéraire ou à la traduction). Reste que le rendu entre un style touffu et un rythme dense est très prenant et qu’une nuit blanche pour venir à bout du mystère proposé sera de bon aloi.

Le prologue est merveilleux de suggestion : un village paisible, des familles puissantes, des bandits, un trésor, de la vengeance, des carnages et une malédiction héréditaire, de quoi vous transporter dans un horizon des possibles. Un voyage que ne se privera pas de vous faire faire Yokomizo, les étapes seront autant de lieux communs du genre. Un lieu reculé à la campagne, en contradiction avec un pays qui se reconstruit suite à sa défaite, le retour de l’enfant prodige, les tantes jumelles mystérieuses, une chambre close où bouge des ombres, des villageois hostile, un labyrinthe infernal, des amours ambivalentes, des complots, des médecins véreux, un détective plus malin qu’il n’y paraît et des morts à la chaîne. Les chapitres sont courts, les premiers très riches en informations et en mystère (pour une information achetée, quatre mystères offerts), les personnages nombreux, les suivants donnent la part belle aux retournements de situation (… quand soudain…), le tout installant un climat propice à l’angoisse, à la paranoïa et au stress. Tous les ingrédients d’un roman feuilleton policier.

L’amateur y trouvera donc son compte, surtout que loin des canons (plus récents, parfois géniaux, parfois indigestes) du roman ethnique (hop c’est vite dit) nous n’avons pas le droit à une jolie prise en main explicative des us et coutumes, nous sommes plongés dans lieu coupé du monde où survivent des convictions et des moeurs ancestrales. Il n’y a donc pas de « dépaysement » mais bien l’inverse, plus le roman avance et plus nous sommes emmurés de tous côtés par des éléments de moins en moins lisibles, tout comme le héros s’enfonce dans les entrailles de la terre pour échapper aux menaces qui pèsent sur lui. Le récit à la première personne impose une focalisation interne qui nous force à suivre la « claustrophobie » du héros, d’une part parce qu’il ne sort pas (ou très peu) se coupant ainsi de tout liens avec les villageois ou le monde extérieur, d’autre part parce qu’il ne livre pas toutes ses pensées (ni aux autres protagonistes – souvent il fait de la rétention d’information, ce qui rend crédible sa paranoïa et le fait que l’enquête n’avance pas- ni au lecteur -nous apprenons en effet sur le tard que depuis le début le héros pense à l’héritage promis ! -) et enfin il souffre de paralysie nocturne (une pathologie qui existe véritablement et qui est plutôt bien décrite ici).

On pourrait penser que le charme du roman tient dans ce huis clos forcé, figure renforcé par la figure d’un héros solitaire. Ce serait vrai si d’autres ingrédients ne venaient pas relever la sauce. Le village en question est peuplé de paysans qui soient ne connaissent pas le monde extérieur et continuent de croire aux superstitions de leur région (de quoi faire peser une ambiance lourde et anxiogène tout au long du récit), soit de personnes ayant connu la guerre et qui en reviennent brisées, pauvres, désillusionnées pour ne pas dire muettes. Un cadre entre figure gothique et réalisme parfaitement maîtrisé par l’auteur. De plus, l’intrigue se noue autour d’une tragédie familiale, d’une folie sanguinaire héréditaire, on peut y voir une attaque en règle des moeurs d’une époque pas si « révolue » que cela (le prologue est en cela exceptionnel, car tout commence par une description bucolique, à la manière d’un guide touristique on nous apprend ce qui fait l’attrait du village, pour ensuite nous narrer une légende locale, avant d’évoquer le sort d’une femme séquestrée et violée par un homme puissant et à qui tout le monde demande d’accepter son sort pour le bien commun, et se termine en bain de sang ! ) de quoi donner à réfléchir sur les qualités d’une société hiérarchisée et codifiée à l’extrême. A ces tensions, vient s’ajouter la figure d’un héros plutôt singulier. D’ordinaire l’étranger qui (re)vient au village se donne à lire dans une perspective héroïque (type western pour le dire très très très rapidement) ou formatrice (les épreuves vont forger son caractère) mais bien souvent il est le rouage principal de l’intrigue, c’est lui (ou par lui) qui fait avancer l’action. C’est peu de dire que Yokomizo prend ce cliché à contrepied, nous suivons un Tatsuya quasiment transparent. Il n’est pas stupide, idiot mais faible. Il se soumet aux respects des anciens avec dévotion, n’ose pas prendre la parole, sa vie intérieure le mène certes à cacher des informations et à se méfier d’un peu tout le monde mais dans le même temps il ne prend pas d’initiative (ou très peu) et ne semble pas comprendre ce qui lui arrive. Alors cela va évoluer au fil de l’intrigue, mais sans parvenir à en faire un personnage « littéraire », il restera une figure presque de second plan. Dans ce cas, on s’attend à la présence du détective, d’autant que Kindaichi est un détective récurent sous la plume de l’auteur. Une présence qui devrait donner de l’élan au récit. Il est vrai que l’enquêteur ne paie pas de mine, qu’il bégaie, se gratte la tête, se veut fonceur et mystérieux, que c’est bien lui qui résoudra l’énigme. Toutefois, à part à quelques moments bien choisis (sa première apparition, ses paroles que l’on devine prophétiques, son entêtement dans la visite de la grotte…) il brille surtout par son récit final. Comme dans beaucoup de whodunit anglais, Kendaichi intervient à la fin pour relier tous les éléments entre eux et résoudre correctement l’enquête, mais comme il a été absent une grande partie du temps, on ne peut qu’être désappointé par son manque de sagacité. On peut y voir un certain réalisme dans le traitement de l’ensemble, de même que Tatsuya préfère se taire pour ne pas éveiller les soupçons, le détective garde ce qu’il sait de son côté afin de ne pas mettre à mal son plan, c’est donc le silence des uns qui permets aux autres (le coupable) d’avoir le champ libre.  Sans être inutiles Tatsuya et Kendaichi ne sont pas les maillons forts du récit. En effet, originalité de taille, l’histoire est marquée par  la présence de femmes fortes. Dans des familles où les droits du fils aînés son tout puissant, il est remarquable de voir de vieilles femmes diriger une maison, des nonnes avoir une telle importance, une soeur si prévenante et frondeuse malgré une maladie cardiaque, une jeune « naïve » se prêter à autant de sacrifice pour l’homme qui la regarde ou une belle-soeur se montrer si intelligente et perspicace. Les hommes sont des médecins incompétents, des prêtres malins mais malades, des villageois agressifs ou des flics bourrus. Au milieu des topos du genre (et de leur maîtrise) le lecteur ne peut qu’être surpris de voir autant de femmes avoir un si grand rôle. Plus qu’un féminisme de passage pour faire joli ou original, sans doute plus aussi qu’une réflexion autour de l’importance des femmes dans une société machiste (surtout en temps de guerre), bien que cet élément ne soit pas à négliger, Yokomizo nous livre surtout une galerie de personnages féminins issus des canons du genre mais dont il parvient à saisir toutes les subtilités et les comportements. Se sont-elles les moteurs de l’intrigue, elles qui prennent les devants et les risques, qui préviennent du danger, qui permettent de retrouver son chemin et ses esprits. Le tout sans ostentation, sans trop en faire, avec la sagesse de laisser le récit leur donner leur juste place.

Un amateur de roman feuilleton policier y trouvera largement son compte, et les autres également parce que déconstruire un tel récit permettra d’y trouver des perles insoupçonnées.

 

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