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Il y a toujours ce réflexe qui consiste à mettre en avant un artiste inconnu ou, et je me demande si ce n’est pas plus snob encore, à choisir l’album le plus obscur et le moins aimé d’un artiste connu pour en faire le panégyrique. Je dis ça avec d’autant plus de sérénité que mon album favori de Pink Floyd reste « Animals » et j’ai eu beau avoir l’affiche du film (en grand) sur mon mur d’ado il n’en reste pas moins que j’étais dubitatif devant cet ouvrage, après tout j’avais grandi.

Ou finalement pas tant que ça, ce qui est une bonne nouvelle. Il  y a des phases de découvertes, un peu comme un enfant avec le monde, artistiques. Parfois les sollicitations du milieu amical ou familial nous incite à courir partout, à ne plus savoir où donner de la tête à s’engouffrer des tonnes d’oeuvres, parfois on se réfugie dans un genre, une mode, un code pour s’y construire une identité et parfois, le manque de contact et de moyen aidant, on se contente d’une ou deux oeuvres que l’on racle jusqu’à l’os. Bien évidemment c’est parfois se chevauchent et s’est souvent le bordel pour s’y retrouver, on préfère toujours se reconstruire une jolie illusion sur l’évolution de nos goûts, sur ce qui nous fait honte et sur ce qui nous rend meilleurs aujourd’hui. La musique m’a toujours paru un bon vecteur de ce genre de comportement. Personnellement je connais des albums tellement par coeur que je n’ai plus besoin de les écouter. Si je me targue de cet élément pour fustiger la surconsommation actuelle, l’écoute en masse de tout n’importe quand, n’importe comment, sans recul ou critique, je suis assez stupide pour éviter de réécouter nombres de ces albums.

The wall en fait parti et ce livre m’a fait du bien puisqu’il m’a permis de le réécouter d’une oreille non pas plus attentive mais plus concentrée. Bon l’ouvrage aborde également « the final cut » l’album du « groupe » sorti peu après the wall, mais là il me faudra plus de temps pour me remettre à l’écouter.

On attend toujours beaucoup, enfin j’en attends toujours beaucoup, de ce type d’ouvrage. Un compte rendu exhaustif, une vision personnelle, un style lisible, des anecdotes, des chiffres, des éléments d’analyse complexe tout un programme qu’il est souvent difficile de voir réaliser. Il faut dire qu’à une seule exception prêt, Philippe Gonin  parvient à remplir tous ces champs sans jamais en faire trop. A la rigueur les réflexions autour du signifiant ou du diégétique m’ont paru trop peu poussées, c’est dire tout de même si on va loin (enfin par rapport à un propos souvent lénifiant et très accès sur l’émotion immédiate autour des arts et surtout de la musique).

Le propos est clair, pas de longue introduction, présentation sur le groupe, on attaque dans le vif du sujet avec un état des lieux, des tensions, des envies, des échecs financiers et des propositions des membres du groupes, on explique la genèse du projet, en quoi il diffère des précédents et en quoi il se rattache à la « méthode » du groupe sur d’autres aspects, on s’arrête sur chacun des titres, on brosse un portrait des concerts, du film et de la continuité de l’ensemble et on referme le bouquin avec l’envie de remettre le disque sur la platine pour porter son attention sur tous les petits détails. Car si, effectivement, nous avions perçu les erreurs du livret (illisible en format cd), les différences entre les prises de l’album et du film ou encore d’autres éléments, l’auteur nous montre combien la production doit à l’urgence financière du groupe, revient sur le rôle de Bob Ezrin (énorme), sur l’importance des paroles, sur l’utilisation cyclique des bruits et du paysage sonore, sur… bref sur tous les éléments constitutifs de cette oeuvre aussi envoutante que grossière.

Il faut dire que The Wall reste un album aussi poussif que paradoxal. D’un côté on explore, une part froide, sombre, dépressive de la vie de rock star et du rapport au public, de l’autre il y a un côté « oeuvre mégalomane » assez peu abordable et distante (pas étonnant que les autres membres que Waters semblent avoir été « à l’écart » de tout ça). Alors sans doute que cela correspond à une « période », que voir le film sans culture préalable, que recevoir l’album en pleine tronche aide à en faire un moteur psychique pour les dépressions hivernales et qu’avec le temps on regarde cet objet avec suffisance, qu’on le laisse de côté pour découvrir d’autres choses et pour éviter de ce fader une tartine de dépression boursouflée. Ce que dit l’ouvrage c’est qu’il faut sortir cet album de ce carcan pour l’écouter comme ce qu’il est : une production artistique sacrément gonflée et bien foutue. L’ensemble est cohérent, puissant et son aspect intransigeant ne le désert pas, bien au contraire. Un titre comme « nobody home » ressort avec plus d’éclat d’une telle lecture et on prête plus d’attention aux détails. De plus on a le droit à des réflexions sur le sens des paroles ou sur l’aspect musical de tel ou tel titre (ce qui est dommage c’est que cet aspect ne soit pas plus mis en avant).

Album de rupture the wall reste finalement assez intemporel, pourtant, et là j’en viens à l’élément qui m’a le plus manqué, l’ouvrage ne propose pas vraiment de perspective historique du discours. L’auteur a la bonne idée de revenir aux sources de l’inspiration, le nom de Punch qui fut d’abord envisagé pour le personnage, l’écriture de Waters, l’aspect cyclique des compositions, l’engagement « à gauche » de Waters, la volonté de mettre en place un discours assez « large » de viser l’image de la star de rock et pas uniquement le groupe. Tous ces éléments sont bienvenus et bien traités, mais il manque à mon sens un contexte historique.  The wall est ici perçu comme la construction d’un mur entre le public et un artiste devenant fou, on peut également le percevoir comme l’embrigadement du public par la musique. Forcer un public à venir voir un concert qui cache ses vedettes, à porter un masque, à danser en cadence, à faire un signe de ralliement, dans une époque de heurts sociaux ce n’est pas « vide de sens ». Si la scène des enfants normalisés par le système éducatif est analysée, de même que les figures féminines ou celle du professeur, le tout manque d’une perspective plus globale. une perspective sans doute plus politique, mais qui permettrait également de revenir sur l’esthétique du projet, de donner une lecture différente de sa froideur et de son pessimisme.

Voilà, selon-moi, le seul bémol d’un excellent ouvrage.

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