Mots-clefs

1decouv-Historiens

Même si cela met à mal la figure héroïque, il est bon parfois d’arriver après la bataille, de ne pas s’emparer immédiatement des polémiques pour voir de quoi il retourne, pour s’illusionner sur un possible recul. J’avais envie de lire ce livre, comme j’avais envie de brûler mon écran suite à la vision du premier numéro du métronome à la tv, mais j’ai pris le temps.

Il faut dire que mon entourage plus ou moins proche à la gentillesse de me pourvoir en amateur d’Histoire d’extrême gauche et royalistes (de ceux pour qui la droite extrême reste gentille et un peu molle) qui s’entendent assez bien (comme quoi, le chaud et le froid ont le blanc en commun). En prime j’aime bien l’Histoire et j’en ai marre (mais vraiment) de me voir assaillir de « débats » autour des programmes scolaires, de raccourcis faciles et de régurgitation des poncifs télévisuels.

Voilà donc un bouquin pour moi. Sauf que c’est justement ce qui m’a gêné dans cet ouvrage. Je me souviens de militants cégétistes venus me rendre visite (j’étais encore jeune dans un job d’été ou un truc du genre) pour venir faire la grève. Or, si je n’aime pas la grève car c’est foutre le bordel dans un cadre et que cela me semble paradoxal, surtout vu la tête des revendications des syndicats « à l’origine » et l’état de leur financement aujourd’hui (ça me donne toujours l’impression de m’abonner à l’un de ces journaux qui fustige les « aides de l’état » et les régimes particuliers mais qui survit uniquement grâce à subside du dit état, j’ai du mal à voir la différence) ; j’aime encore moins la médiatisation de la grève. A mon sens le traitement médiatique de ces dernières décennies fait la part belle au storytelling et à une vision archétypale, partiale pour ne pas dire propagandiste des lois, des réformes, des coups bas et du statut de salariés (et j’en passe) avec comme leimotiv la haine de la grève. En terme d’efficacité je trouve ce modèle un chouilla dépassé (bon je ne vais pas vous faire le couplet du gars anti-grève parce que ça embête les gens… ça serait tout aussi caricatural et contre productif. Finalement, le souci n’est pas tant le droit de grève mais le traitement de ce droit en fonction des gènes et non des revendications – un peu comme quand on parle des taxes patronales pour dire cotisations, c’est avant tout une question de mots, de vocabulaire et tant qu’on laissera celui du patronat en tête de gondole ce sera cette vision qui prévaudra-. Parce que quand des associations pointent du doigts les débordements policiers et sécuritaires sur les grévistes ou les manifestants cette parole n’est pas relayée, si peu et si vite galvaudée, alors que les partis extrémistes ont toujours table ouverte dans les médias. Sachant que la partie la plus à droite de mes échantillons est d’accord avec ça et trouve ça tout à fait logique, ça me fait peur.). Dans le même temps les initiatives types nuit debout  me lassent aussi (le manque de réalisme sans aucun doute), je vais donc finir misanthrope rapidement -c’est prévu pour la fin de l’année si tout va bien- parce que comme disait le poète la culture c’est le seul outil qui permet à l’homme de mesurer l’étendu de son malheur.

Ce souvenir digressif pour dire que ce bouquin m’a fait le même effet que ce militant cégétiste à l’époque, il s’adressait à la « bonne » personne, un peu comme si un curé cherchait à convaincre un croyant fervent.

L’Histoire est un outil politique, surtout ces dernières années avec un regain réactionnaire bien lourdingue et bien simpliste,  et comme ce regain connaît un succès populaire (comme c’est vendu pour cela montre l’efficacité du marketing et l’enrôlement des gens, rien de moins que les rengaines). On se retrouve de Eric Z à Michel O en passant par le F… (et tant d’autres, que je ne citerai pas non plus : don’t feed the troll oblige) à devoir soit subir des propos navrants de sophismes (d’ailleurs ça me fait toujours marrer ce « refus » de la bibliographie ou alors cette réhabilitation de certaines figures pour noyer le poisson chez ce genre « d’auteurs »). Là, il y a plusieurs possibilités.

Soit (et c’est sans doute le plus sain) on décide que ce type d’actualité n’est pas de l’actualité que c’est uniquement un jeu médiatique cruel qui nous fait croire que notre vie doit passer par des prismes et des filtres qui ne sont pas les nôtres, comme si on devait se penser et se positionner en fonction du langage et des « valeurs » des autres. Dans ce cas ni les pamphlets, ni les médias ne nous touchent et nul besoin de lire les « historiens de garde ». En somme c’est un peu ce que propose Boucheron (bien qu’il soit également médiatisé) lorsqu’il préconise de parler d’autres choses que des thèmes imposés par untel ou untel. Mais cela pose le problème du laisser faire.

Soit on se sent concerné, parce qu’on aime l’Histoire, parce qu’on est historien, prof d’histoire (que l’on écoute la merveilleuse « fabrique de l’Histoire ») ou pour des raisons politiques (par exemple) et là les choses vont se complexifier. Déjà si l’on part du principe qu’il s’agit d’un débat uniquement politique, d’une lutte d’école, il me semble que les œillères sont trop importantes et que l’on ne cherche qu’à continuer une lutte imaginaire ou à faire exister des « valeurs », des notions, des concepts pour le plaisir de se croire exister. Sinon, si l’on croit vraiment que les « historiens » médiatiques (ceux que l’on voit partout et qui se sentent « victime » d’un système de pensée unique gnagnagna, cette rhétorique fonctionnant encore ça en dit long sur le fonctionnement de « l’éducation citoyenne » – toi aussi apprend à devenir un véritable citoyen avec des programmes géniaux qui vont te permettre de développer un esprit critique et à repérer les gros trolls médiatiques afin de couper ton écran et de faire quelque chose de constructif… bon en même temps vous me direz qu’avec non pas internet qui remplace la tv mais internet qui s’ajoute à la tv et les écrans promus par les « plus grands spécialistes » il est certain qu’on va dans le bon sens) sont les porteurs et les garants de la  vérité historique (il y a des complots, les rois étaient tous sympas, les mythes et légendes sont vrais, le grand remplacement c’était déjà en germe sous charles martel et j’en passe) forcément que lire cet ouvrage va demander un bon seau d’eau bénite.

Si l’on est une personne intéressée par l’Histoire et ses enjeux (je me souviens de l’ancien ministre de la « culture » mitterand qui était venu parler du projet de la maison de l’histoire et qui avait massacré un pauvre chercheur avec toute la puissance de son éloquence et d’un discours empli de stupidités et de morgue, ça donne une impulsion à l’intérêt pour l’Histoire) on se renseigne, on se documente (sur des sites spécialisés, en lisant ici et là des biblios, des articles et j’en passe) et là on se rend compte de la situation des facultés et de la recherche en France (à la fois de l’inaction des pouvoirs politiques, enfin on va dire de la joie des partenariats public privés, des ambitions politiques de certains, de profs tout à fait pilotés par une inertie, d’autres incompétents et laissés en place, d’autres voulant bien faire mais pris au piège de toujours plus d’administratif, de rapports, de notation, de notation, de notation, de notation et des normes des publications de recherches), de la fumisterie des discours politiques et médiatiques cherchant à récupérer telle ou telle référence pour faire bien ou pour faire réactionnaire. Cette position est, à mon corps défendant, plutôt la mienne. A la sortie du métronome à la tv (j’avais déjà un train de retard) j’ai trouvé étrange (inquiétant) le train de publicité envers la démarche ainsi que le manque de recul ou de critique médiatique. Qu’un « produit culturel » soit vendu de la sorte ce n’était pas nouveau mais avec autant de ferveur et avec une telle caution politique et « scientifique » cela m’étonnait, je me suis donc renseigné, j’ai vu l’ampleur du carnage. Dans le même temps, mon entourage royaliste avait du mal à ne pas être entre deux eaux, avec d’un côté la joie de voir autant de jolies thèses  au goût du jour et de l’autre la tristesse d’avoir à admettre des erreurs scientifiques, bon après nécessité de relativiser oblige les critiques étaient des gauchistes à la solde du grand capital (sisi) jaloux du succès éditorial de l’ouvrage. Je vous rassure très vite gaxote ou bainville sont revenus dans la conversation, sans parler du génocide vendéen (ou le complot anglais pour faire de voltaire l’émissaire de..; enfin vous voyez le genre). J’ai donc pris le parti de prendre du recul, de me défaire de cette polémique et d’attendre pour lire cet ouvrage. Ouvrage qui, donc, ne m’apprend rien. Je ne suis pas le bon public parce que tout cela soit je m’en doutais, soit je l’avais déjà lu. Donc, il ne me « convient pas » justement parce qu’il me convient, enfin pas tout à fait, mais j’y reviens dans quelques lignes).

Si je suis un spectateur lambda entre l’amour de l’histoire télévisée ou métronomisée et la curiosité du débat, admettons que le débat m’intéresse plus que les certitudes et les platitudes de la machine à café, est-ce que ce livre va m’intéresser, me déciller, m’ouvrir les yeux, me permettre d’être plus critique ?

Je n’en suis pas certain et c’est pour moi son principal souci. A mon sens les grévistes qui continuent d’user de méthodes médiatiques peu productives ne vont pas dans le bon sens, de la même manière ce genre de bouquin atteint difficilement sa cible, il est trop direct et trop dense.

Déjà le « plan » n’est pas évident, il faut lire toutes les contradictions des thèses du métronome pour ensuite voir le lien avec des pensées royalistes et.ou d’extrême droite, pour ensuite faire le lien entre ces postures et des idéologies plus anciennes, pour en venir à la vision médiatique de l’Histoire. Comme les auteurs sont sérieux, la partie « réfutons les certitudes sans preuve » est précise, rien d’insurmontable à lire mais je ne suis pas certain qu’un spectateur du divertissement type « secrets de l’histoire » y trouve son compte, bien au contraire le « et alors, ce n’est pas si grave » pointe le bout de son museau. Plus embêtant, à mon sens, on se retrouve avec beaucoup d’informations parfois en peu de pages (je me souviens de deux pages qui critiquent la politique de l’histoire en citant paul ricoeur, sans être austère le tout me semble loin de l’aspect « vendeur, storytelling, vulgarisation » de la cible), parfois même on se retrouve avec un mélange de critique de fond sur le fait historique, la tentation politique et de forme (les incrustations de l’auteur dans les images, la forme du discours) sur quelques pages, sans compter des considérations sur la situation des facultés d’Histoire en france, sur la politique de droite, sur la vulgarisation historique. Un programme chargé pour 250 pages. Encore une fois, j’avais ces informations, donc je ne suis ni surpris ni dans la confusion, mais une personne sans ces informations saura-t-elle maintenir son attention, saura-t-elle voir les enjeux d’une problématique avant tout médiatique (et relayée sans objectivité dans les dits médias) ?

Bien évidemment le propos n’est pas de construire une « autre vulgarisation » plus qualitative (quoique) mais là, le projet me semble à mi-chemin entre la thèse et le ras le bol. Un ras le bol logique, qui est aussi le mien au quotidien, mais dont je ne suis pas certain qu’il trouve une « cible » ou plutôt un écho, qu’il permette de construire un contre discours efficace à un autre niveau que son public attendu.

Je n’utilise pas ici l’argument facile du « tu parles mais tu ne fais rien », je ne reproche pas à cet ouvrage son propos, bien au contraire il est plein de bon sens, de vérité (bon, en même temps je ne partage pas forcément non plus l’aspect les Lumières avec un L majuscule ou certains positionnements historiques mais c’est une autre…histoire) et il pointe du doigt des éléments importants à ne pas oublier. Mais j’aurais aimé un autre plan, que cela soit moins « contre » le métronome (enfin pas en première partie) et plus accès sur ce qu’est une méthode historique et en quoi cela diffère d’une rhétorique médiatique, en quoi l’un est scientifique sans que cela empêche la vulgarisation et en quoi l’autre est du marketing. Mettre en avant les enjeux de la question historique avec des exemples (sérieux rien que les constructions d’Auguste à Rome ça montre une récupération des mythes et légendes, des comme ça on en trouve des tonnes, montrer que l’histoire s’est aussi ce jeu de construction et de propagande en continue et qu’il faut apprendre à le percevoir, à le décoder), pour ensuite montrer comment les zélotes de tout poil se servent de procéder rhétorique pour tirer la couverture à eux (là encore les exemples ne manquent pas) et ensuite… bref le propos ne manque pas de pertinence, il me semble juste ne pas vouloir trancher et en ce sens il ne se donne peut-être pas les moyens de toucher un public plus large (ce que je lui souhaiterais).

Pour terminer sur deux éléments, premièrement la notion d’historiographie et de méthodes (des sources), il est noté plusieurs fois que d’une part les sources sont importantes et que d’autre part les sources des historiens ciblés ici sont datés. Or, jamais il n’est précisé comment se déroule une recherche historique (la mention des archives et de l’odeur des boîtes est une parenthèse sympa mais ça s’arrête là), en quoi citer de « vieilles sources » est « mal » ou « non pertinent » avec des exemples précis et les enjeux soulevés auraient eu plus de sens. Deuxièmement, lorsque je parle de manque d’exemple il me semble que parfois cela peut avoir l’effet inverse. Concernant le massacre des Chouans au moment de la révolution  la construction de cette thèse est reprise autour de quelques figures marquantes et les auteurs précisent en quoi le terme « génocide » ne peut pas s’appliquer et c’est tout. Il y a eu des livres, des émissions radios, des émissions télés, la mise en place d’émotions fortes pour porter des contre vérités et du storytelling en veux-tu en voilà et l’argument est de dire « on fait de l’histoire un spectacle autour d’un parc » et « le terme ne peut être employé ». Bien évidemment j’exagère dans ce raccourcis, mais il me semble étrange de croire que l’on puisse dézinguer une telle machinerie avec autant de bonne foi, de faits mais aussi peu de démonstration.

Finalement j’ai aimé ce livre car il m’a (ré)conforté dans certaines de mes attitudes et habitudes, parce qu’il comporte une bibliographique qui donne envie, mais il manque d’une certaine pédagogie. Peut-être est-ce là mon propre problème ? Je veux dire par là qu’on ne peut pas attendre de la part d’historiens des propos de passeurs médiatiques médiocres. Du moins, on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils emploient les mêmes techniques, qu’ils viennent sur les mêmes terrains, qu’ils usent des mêmes artifices et alors on se demande comment il est possible de contrer les « vulgarisateurs » médiatiques à deux balles ?

Parce que là on parle Histoire et forcément ça soulève des questionnements profonds, identitaires (le boulot de Laurence De Cock et d’autres sur le sujet est très intéressant par ailleurs). Mais ce travail de sape quotidien des médias et des éditorialistes, ce travail de récupération sémantique ou de simplification (je n’imagine même pas les physiciens ou biologistes devant les « découvertes » journalières relayées par les mêmes canaux, sans parler des sociologues etc etc), nécessite ce genre d’ouvrage c’est certain, ne serait-ce que pour perpétuer l’idée d’une résistance.

ps : en même temps, j’ai lu ce livre il y a déjà un petit moment et depuis, des « polémiques » historiques sont sorties du bois (entre « villers-cotterêts c’est la naissance du français pour tous » ou encore cette semaine l’article d’un historien dans un spécial libé »… et je passe sur la nomination présidentielle concernant le patrimoine). Finalement, ce genre d’ouvrage a le mérite d’être suivi par d’autres et de poursuivre un sillon scientifique.

Publicités