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C’est facile et compliqué à la fois. Facile si l’on compare le film au livre ou si on reste au coeur de la problématique de la perte, facile parce que c’est criant, visible, bouleversant et que ça interroge les normes morales d’ici, de là et d’ailleurs. Compliqué si on sort de la lecture du premier roman de l’auteur.

Dans « la reine de la nuit », l’héroïne était un parangon d’audace et d’amoralité courant l’Europe et les occasions comme autant de fruits d’or à croquer et tant pis pour Hercule, tant pis pour les ruines et les charniers. Ici c’est pareil l’héroïne court et sème le mal où elle passe. La différence c’est l’Oeil, personnage « principal », voyeur sans nom (c’est un surnom), obsédé qui va en faire l’objet de son obsession. Difficile de ne pas se dire que l’auteur écrit le même roman. Souvent dans ces cas là, quand un auteur répète des schémas narratifs on s’attache au style, on y débusque les tics ou les astuces, les fulgurances ou les amphigouris, ici la tâche est complexe. Peut-être est-ce dû à la traduction, mais je n’ai pas ressenti le même style (la même « voix » comme aiment à le dire certains) la même volonté de faire fi des conséquences, d’envoyer tout valdinguer pour le profit de l’instant avec des phrases acerbes, dures, tranchantes comme une faux. Au contraire, il y a, vision extérieure oblige, un détachement qui va de soit, une non-importance des choses, une mise à l’écart de la mort, des meurtres, des peines et des douleurs. Les deux femmes partagent un dédain pour le monde, mais ici on est dans une bulle imperméable.

Alors là, hop, on enfourche sa monture à parallèle facile et on se dit que ce deuxième roman c’est l’auteur se regardant écrire le premier, une même femme semant la mort, un même opportunisme et sous des airs différents l’oeil de l’écrivain qui s’observe écrire et qui publie ce commentaire là. Emballé c’est pesé tout va bien.

Sauf que l’Oeil n’existe pas, dès le départ il est montré observateur, compilation d’objets utiles, sans âme, heureux de retourner sur le terrain mais miné par la perte d’un enfant, il n’est pas hanté par ses fantasmes sur l’identité de sa fille, ses fantasmes animent une coque vide. Là, on se demande pourquoi j’ai noté « sauf » puisque, au contraire, ce pantin creux est un vaisseau parfait pour transporter la plume de l’auteur. C’est que ce bougre de personnage devient obsédé, que cette obsession, transfert évident de la fille qu’il n’a jamais vue sur cette femme caméléon, va l’obliger, petit à petit et coûte que coûte, à devenir quelqu’un, à se remplir des habitudes et de l’ordinaire de cette femme. Une manière de rendre compte de la création du personnage part l’écrivain, des strates de sédiments qui s’entassent, s’accumulent jusqu’à faire naître une entité cohérent, un golem d’idées issus d’une obsessions. Mais cela serait nier que l’Oeil agit, cela reviendrait à en faire un opérateur extérieur sans raison. Or, il n’en est rien, l’Oeil agit, vieillit, modifie sa boussole et s’il perd le cap et la boule en ne trouvant plus sa proue, il lui arrive aussi de la devancer, de la prévoir, de prendre ses habitudes. Dès lors, si le personnage est l’histoire en train de s’écrire, c’est aussi l’histoire comme elle se lit, avec ce qu’elle contient d’éléments prévisibles et de tensions, on finit par ne plus se demander ce qui arrive à la proie mais ce qu’il va advenir de lui.

Car la femme en question est d’abord mystérieuse, belle envoûtante, maîtresse femme, tueuse, charmeuse mortelle, elle change de nom, de figure, de coiffure, de ville, de méthodes comme on se retire une peau morte, par habitude, par réflexe sans penser au dessein de l’exuvie ou à la possible cicatrice. Elle est tout le monde et personne à la fois. Forcément on comprend l’attirance de l’Oeil pour elle, lui qui n’est rien, il peut se remplir de ce trop plein, de ces vies fantasmées, de ce kaléidoscope d’identités, de cette fuite en avant permanente. Il n’est personne, pas même un nom, elle est tout les noms, tout les possibles, ils étaient voués à se rencontrer, à damer le pion au destin. Mais, plus l’Oeil la suit plus elle existe. Il faudra du temps, mais le nom véritable sera connu, ainsi que tous les trucs et astuces, plus elle vieillie moins elle est sereine, plus l’usure de la tension permanente se fait ressentir (sans compter ce moment, à la fin, où l’on voit que si l’Oeil n’était qu’appréhension du moment suivant, de la survie, il n’en est rien pour cette fille qui ne se souci que de fuir et si peu de prévoir), plus le récit avance et moins elle existe. Derrière le mystère il n’y a rien, ses habitudes, goûts, préférences, envies ne sont pas les siens. Si l’Oeil observe la fabrication d’une créature, l’incarnation de fantasmes, c’est aussi pour mettre à jour la mascarade et les errances.

Tout cela serait encore trop simple, une pure négation de l’amour, de la compassion mais on découvre que sous les considérations administratives et cognitives, se niche la possibilité d’un amour véritable (donc : aveugle, ce qui offre du même coup une réflexion sur ce qu’est la tentation) pour l’héroïne et que la traque permanente de l’Oeil est aussi une plongée dans la folie. Hors d’un bureau, d’un cadre, d’une mission assermenté sa vision se brouille, les noms, les souvenirs, les souhaits tout cela se mêle dans un tableau cubiste (dans la manière qu’il a de vouloir représenter tous les angles en même temps).

Difficile de ne pas se perdre dans cette galerie des glaces en forme de labyrinthe initiatique. Sans compter ces mots fléchés dont les énigmes, comme autant d’aphorisme creux, parsèment le périple de ces deux êtres voués à la vacuité.

Roman captif, des effets qu’il produit et qui suscitent des images fortes (et dont on comprend la fascination cinématographique) mais également de sa propre mise en scène, mortelle randonnée gagne pourtant à dépasser le cadre d’une « lecture du roman pour comparer avec le film » ou d’un florilège de techniques d’écritures sur le roman et l’acte d’écritures (il me fut suivant conseillé ainsi) pour se redécouvrir pour ce qu’il est : un roman triste.

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