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Bon cette fois ça va être facile. Parfois, ce n’est pas évident, je suis  à chaud, à peine la page tournée ça se chamboule, ça ne fait pas sens ou alors trop, ça questionne encore, les émotions ne seront digérées (si elles le seront un jour) que des semaines après la lecture que déjà j’essaie vainement de poser des mots dessus. Parfois c’est un prétexte à digression afin de ne pas tomber dans le piège de l’autosatisfaction sans talent du net (ils sont peu, très peu, à se livrer avec talent, le reste n’est qu’esbroufe et cache misère), mais bien souvent cela atteint son but de ne servir à rien.

Cette fois, ça va être facile, il suffit de se souvenir de Phèdre – ou d’une autre tragédie du même acabit- et le tour est joué.  Bon, pour le beau jeu on dira que l’histoire d’un héros sans jambes (ou presque) ça doit rappeler le moment où l’auteur a  lui-même connue une paralysie des membres inférieurs, ça fera bien dans le tableau un peu de polish psychanalytique à deux ronds, avec un peu de bol je ferai partie des deux ou trois férus qui auront le droit d’être publiés dans le dernier numéro « spécial psychanalyse comme si Freud était parmi nous » de la revue littéraire du mois prochain.

Ça fait toujours bien d’aller faire un tour du côté de chez Freud après avoir cité Phèdre, bon en terme de termes gentiment repérés par nos amis les moteurs de recherche ça ne paie pas du tout, mais ça doit donner une patine un peu sérieuse. Bien qu’à ce stade il faudrait que je balance une tartine sur Médée aussi, sur le traitement de la tragédie dans la Rome antique, que je cause de la vision d’Horace et de comment cette vision a influencé l’humanisme français (pas uniquement), ça prendrait pas mal de lignes et j’aboutirais à Racine. Mais là, non seulement on se demanderait (moi en tête de file) pourquoi ne pas directement chroniquer Racine ou des écrivains de la Rome antique, mais en prime ça il faudrait se coltiner un détour historique pour aller faire un tour du côté des bayous et avoir une chance de trouver un chemin en friche ou nicherait l’ombre torve d’un Harry Crews rigolard. Toutefois, je vous assure, il y a de la tragédie dans ce roman.

Pour appréhender Phèdre (je n’en démords pas) il faut le voir sur scène ou alors se coltiner une sacré paquet de culture pour en saisir les nuances et les ramifications (qui était Phèdre, la fille de qui, en quoi son destin était représentatif de différentes visions de l’amour – comme maladie, comme l’expression du fatum etc-) alors que de prime abord l’intrigue est simple. Il en va de même ici, à force d’épure l’auteur parvient à un niveau d’évocation et de densité rarement égalé. Alors, bien évidemment il faut mettre de côté l’aspect aristocratique des personnages, le langage soutenu et ce genre de choses, mais il faut croire que la catharsis (qui doit me hanter en ce moment ça doit bien faire deux semaine que j’en cause) est plus souple que son âge ne le laisse paraître puisqu’elle admet sans problème des freaks de l’amérique profonde et des dialogues crus comme une pomme empoisonnée pas mûre. C’est certain que si le fiel et le sel sont présents ici, il n’en va pas de même pour le miel. Donc, à moins d’avoir vécu ce genre de vie, il faudra se « contenter » de la lecture, mais, que l’on se rassure, elle a déjà de quoi vous faire tourner de l’oeil.

Comme le terme semble être à la mode (on le retrouve un peu partout et comme d’ordinaire avec ce genre de phénomène, de plus en plus vidé de son sens) on pourrait parler d’une prophétie autoréalisatrice pour le personnage principal. Un personnage à la première personne, un personnage handicapé mais lucide – donc triste comme tout les optimistes guérit-qui ne compte pas de laisser marcher sur les mains, bien au contraire. Des biceps en béton, des amis tout à fait (ou presque) hors circuit, des livres à portée de main, il vit au jour le jour dans une routine huilée, dans un équilibre précaire non pas sur le fil mais sur le doigt (celui du numéro d’équilibre incroyable qu’il parvient à réaliser pour épater la galerie, celui pour lequel il s’entraine jour après jours).

Un père adoptif ancien homme fort de foire, un jeune « boxeur » à moitié fou, un vieux boxeur à moitié capable (il a le permis c’est ce qui le distingue des autres) ou un mister univers en devenir, autant d’obsédé du corps, des exercices, des entrainements, autant de maillons friables d’une chaine de force pour spectacle dérangeant. Là on attend du spectaculaire, de l’événementiel, du qui dérange, une mise en abime des caractéristiques sociales ou humaines, mais s’il y a de cela dans cette bande de personnages hors normes ayant trouvé un abris et un rythme de vie, c’est surtout le langage qui  les rends vivant et nous happe. C’est évocateur ,puissant (on ne peut pas y rester insensible car c’est là que se niche la littérature) et beau car à chaque personnage correspond un langage particulier. L’intrigue est simple, notre héros est amoureux, il sait que son amoureuse va foutre la merde dans sa vie, mais il n’y peut rien, il fonce tout de même. Je vous avais prévenu (pour une fois que je peux raconter presque toute l’intrigue à la mode des revues littéraires du mois qui doivent payer fort peu des pigistes pressés et beaucoup trop cher des « grands noms » pour leurs « plumes ») c’est du mince, du facile, de l’évidence. Une bande de mecs musculeux à la ramasse va se faire démolir le portrait par une roulure totalement allumée, elle est belle la tragédie des années 70′, ça sent l’évolution des moeurs, j’vous l’dis. Pourtant, le héros lis sur les lèvres et parle avec les mains, donc peu le comprennent et parmi cela son « père » doit tout traduire à vois haute -ce qu’il peut évidemment choisir de faire ou non – alors que lui même parle de lui à la troisième personne et à du mal à dépasser les 8 mots par phrase, le jeune boxeur est sur un mode répétitif au possible etc etc. Vous le voyez arriver gros comme une société de recouvrement de dette ou comme un think tank autour des bienfaits de la politique de resserrement de la ceinture pour le peuple, le seul personnage qui comprend le langage des signes mais qui est « tout à fait normale » c’est bien évidemment la fille de service. De quoi, vous faire un roman exceptionnel sur l’incommunicabilité, pas uniquement mais tout de même ce qui m’a marqué (et ça doit être pour ça que j’ai pensé tragédie) c’est combien toutes les situations (étonnantes, dures, cyniques ou poignantes) tournent autour de ce manque, de cette impossibilité de dire les choses, le ressentir comme le factuel.

La synergie – qui tient du rituel et de l’autarcie- entre les hommes passe par l’acception (de la brutalité, du manque d’amour, de reconnaissance, des habitudes de chacun) pour ne pas avoir à ressentir un trop plein enfoui. Il y a tragédie parce qu’impossibilité de faire autrement.

Cela pourrait s’arrêter là, on pourrait louer à foison l’incroyable densité des images, des personnages et des situations, cette cohérence de l’absurde et de l’horreur, ou encore s’attarder sur les interactions entre les personnages (la figure du père tout à fait fou, du rival qui se croit malin etc), mais tout cela on le ressent à l’écriture. C’est l’avantage des écrivains qui font leur boulot avec un fer à souder dans la main, ça vous fait une plaie, ça l’emplie de son tourment avant de cautériser histoire que vous n’alliez pas vidanger tout cela dans le caniveau le plus proche (ou sur un plateau tv). Ce qui pourrait rester c’est la figure féminine, tant elle est caricaturale. Mais si d’un côté il y a un assez pathétique (coucou Horace) de part la lucidité partagée du héros, car ce qui fait le récit c’est aussi la partage de l’incommunicabilité et de l’inéluctable, rien ne dit que cette lucidité n’est pas partagée, que tout cela ne se révèlera pas plus sordide que prévu.

Bref, c’est beau comme un orage, il faut juste faire attention à ne pas se faire rattraper.

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