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On doit avoir tous (ou pas loin) connu cette impression de folie quand la personne en face ne vous croit pas ou qu’elle vous indique des données contradictoires en toute bonne fois. Au quotidien ça donne un comportement insécure, un modèle éducatif ravissant et joyeux dans lequel l’enfant ne peut se référer à un cadre structuré et structurant. C’est à ça, aux parents et aux profs déstructurant, que j’ai pensé en lisant ce bouquin, mon premier de Robin Cook (il faut bien un début à tout), c’est dire s’il est joyeux.

En fait, on parle parfois (enfin surtout pour une certaine période histoire) d’innutrition, de cette façon dont une époque se reflète dans l’artiste, de comment l’intertextualité finie par envahir l’oeuvre, par en créer une partie, c’est en lisant ce genre de polar que je me dis que l’on vit une époque vraiment désabusée et terrible pour en arriver là. Il y a dans le propos de ce roman quelque chose de terrible, d’un empire qui tombe en lambeaux sous ses propres coups, un poète dirait de l’empire qu’il subit le contrecoup nécessaire de son hubris, de ses excès divers et variés mais cela reviendrait à parler de morale et de vertus thématiques dont il peu question ici. Ce roman parle de l’écriture aussi.

Guts est un quadragénaire qui vient de sortir de prison, comme les services secrets ont besoin de lui, ils lui confient une mission suicide en se gardant bien de lui expliquer pourquoi et en quoi elle est suicidaire. Très vite, on comprendra que Guts n’est pas malfrat comme les autres, qu’il est endurcit, têtu, pas bête et prêt à survivre. On dirait un scénario de blockbuster ou de hard boiled bon teint, avec son lot de testostérone, de club malfamé, de femmes fatales et de Money Jungle en fond sonore. C’est ce que va nous fournir Cook, dès le début, une intrigue un peu complexe à laquelle on ne comprend pas tout (au départ), un héros fort en gueule avec un prénom comme carte de visite et un humour acide à souhait, des barbouzes tout à fait hors cadre, une scène de baston radicales (vous ne boirez plus un cocktail comme avant) et de jolis parallèles. A la violence justifiée des espions répond celle répréhensible d’un personnage en roue libre, à la hiérarchie stupide et encasernassée des flics  répond le « respect » tout aussi stupide de tel « grand mafieux », au manque de compassion des uns réponds la sensiblerie des autres. Bref, on l’aura compris une fuite en avant vengeresse et morelle se profile dès les premières pages, une manière de passer au laminoir une société anglaise (Soho en particulier) avec son hypocrisie bureaucratique et de  mettre en avant le jusqu’au boutisme des uns et des autres pour l’appât du gain, une manière presque prophétique d’amorcer la simonie des esprits au tout libéral.

Tout ira bien, tout ira même très bien puisqu’en prime de ne pas vous laisser battre des paupières l’ouvrage se propose de vous les clouer à coups de phrases définitive : « c’était une pièce neutre sans grand caractère, le genre d’endroit où l’on attend de savoir si c’est bien du cancer que l’on est atteint ».

Tout ira bien, si l’auteur ne semblait pas empêcher son histoire de se dérouler, les dialogues sont crus, la tension est palpable, les scènes d’action dantesques, les personnages hauts en couleurs… et le propos truffés de métaphores disposés comme des mines antipersonnel, impossible d’en réchapper indemne, impossible de passer du bon temps, de profiter d’une bonne dose de violence gratuite sans que ce foutu style ne vienne nous passer la gueule au tamis.

Il doit exister une sorte de cénacle secret des bons livres trop méconnus (et qui de toutes façons se cachent pour ne pas être connus, c’est dangereux d’être connu). Ce genre d’ouvrage ne cherchent pas la jolie (et douceâtre, c’est mieux pour endormir le chaland) lumière des projecteurs mais l’infiltration silencieuse des esprits. Ce genre d’ouvrage creuse en vous, et ça fait tellement mal qu’on les refourgue à quelqu’un d’autre parce que c’est mieux de souffrir à plusieurs. Cook, cherche ce qui serait conforme à la pensée du polar d’action, le trouve, le triture, le malaxe, fait d’une glaise trop souvent malmenée une structure éblouissante, la mimésis cathartique cher aux esthètes, un pavé de violence à craindre et à compatir, tout un programme donc, si ce n’est que l’oeuvre vous coule de tristesse et d’angoisse entre les doigts.

A la moitié de l’ouvrage, environ, le héros retrouve l’amour et l’espoir, on a envie de lui dire que « non, pas par là », on sait d’avance la fin de partie qui arrive. Donc la mort ne blesse plus, ne choque plus ou à peine en passant la tête dans l’entrebaillement du sordide, non ce qui nous glace c’est Guts, la façon qu’il a de glisser dans ce brouillard rouge, dans cette folie. La cassure qui s’opère en lui, ce détachement de la notion de conséquence teinté de moments de lucidités (surtout de constat à vrai dire), nous rappelle le notre, on aimerait pouvoir se dire que tout ceci n’est que de la fiction, que l’on a déjà assisté à la prestation, que le dramaturge n’est pas le premier à vouloir nous alpaguer de la sorte, on ne parvient pas à s’extraire.

Finalement tout comme Gust ne peut s’en sortir et sait qu’il ne peut s’en sortir (et là, on sait que nous avons quitté le blockbuster lambda), le roman sait qu’il est comme voué à l’itération du modèle qu’il a choisi, les images, les métaphores comme les bons mots, sont autant de levures prélevées avant la pourriture. Non pas que l’intrigue soit bancale ou sans intérêt, mais c’est que le monde dans lequel elle évolue est trop réaliste pour ne pas faire écho au notre. Sans doute l’aspect phatique du propos est-il là dans l’impossible moyen de se défaire d’un contexte et d’en transmettre les morceaux les plus pourris et les plus tristes.

Roman crépusculaire plus que désespéré, ce brouillard rouge qui se lève, devait, à l’époque de sa sortie, résonnait comme une corne de brume, comme le bruit d’un trop plein, d’un cuir gorgé d’eau qui déborde, désormais on y ressent aussi l’appel à l’aide. Parce qu’il faut bien le dire l’une des forces de l’ouvrage c’est de faire passer pour fou, même à ses propres yeux, quelqu’un dont on comprend parfaitement le comportement et les errances, un peu comme notre société actuelle finalement.

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