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Le problème de l’éducation, de la mémoire, de la curiosité, de la connaissance (j’aurais dû noter « les problèmes ») et du fait de se complaire, plus ou moins inconsciemment, dans des paradigmes comportementaux stéréotypés, c’est qu’il devient illusoire de lire ce type d’oeuvre sans avoir de référents en tête. L’art copie sur la nature, sans doute et dans ce cas  difficile de ne pas succomber aux charmes vénéneux de la peur qui nous étreint lorsque l’on croise une vieille bâtisse quelque peu abandonnée.

Bref, sans tomber dans un rousseauisme de bas étage (entendons « je n’ai jamais lu une ligne de l’auteur mais je suis apte à le résumer à le dénigrer ») il faudrait entamer un protocole de recherche (écologique et sain comme il faut, ne serait-ce que pour être certain que les gentilles publications qui comptent le refusent et que l’on puisse publier le papier… dans le domaine public) sur l’impact de cet ouvrage sur les gens n’ayant aucune (ou peu) culture en terme de film ou de livre d’horreur (et d’angoisse), pas uniquement sur les maisons hantés sur le domaine en entier. Bon ça supposerait pas mal d’enfants n’ayant jamais regardé d’émissions de téléréalité, ce qui risque d’être difficile à trouver, mais ne baissons pas les bras, on trouvera bien des parents séduits à l’idée de risquer de traumatiser leur progéniture (parce que bon se pose aussi la question de la limite d’âge,  c’est ce que j’aime dans les livres aussi soit il y a censure soit il n’y a rien, on suppose que les films et les jeux ont besoin d’une codification parentale pour dédouaner l’état (la prévention primaire tout ça tout ça), responsabiliser les parents et donner envie aux gamins… mais pour les livres c’est rare, c’est bien).

Je propose ce type de démarche parce que le point commun entre les détracteurs de l’ouvrage et ses amateurs (dont je suis) c’est d’en faire une référence, un étalon. Ainsi, soit l’on trouve que c’est un « classique » mais vieillot qui n’a plus rien à dire, que l’on a déjà vu ou lu tout ça en mieux, en contemporain, en plus fun ou plus efficace. Soit on trouve  la même démarche mais cette fois pour dire que c’est novateur, que c’est un sommet artistique d’invention et d’efficacité. Dans les deux cas j’ai l’impression de regarder un Carpenter, tiens prenons « le prince des ténèbres » avec un ami disant que c’est vieux et kitsch à souhait et l’autre disant que non ça ne vieillit pas. Je suis plutôt tenté de dire que ça ne vieillit pas tout bonnement parce que Carpenter, à l’image de son modèle Hawks, est un cinéaste qui ne fait pas dans l’esbroufe, qui sait y faire pour ne pas se mettre en avant (pour faire croire qu’il a une personnalité suffisamment bankable afin d’être mis aux manettes du prochain blockbuster à la con) et que dès lors la réalisation reste impeccable, sobre et diablement (c’est le cas de le dire) efficace des décennies après. Seulement, je sais aussi qu’avec King je dois à the Thing ma seule vraie terreur de jeune ado. Donc sans partir sur l’inné, l’acquis, la mémoire et l’expérience, il me semble vraiment complexe d’aborder de telles oeuvres.

Parce qu’au fond tout le monde sait que c’est un classique, un vrai, un dur un solide.

À tel point que dans la médiathèque non loin de chez moi, ils l’ont rangé dans « fantasy » parce que (dixit le médiathéqueur présent ce jour là) « ça doit être de la littérature pour ado, comme labyrinthe tout ces trucs là »… un jour il faudrait leur parler de la littérature de l’imaginaire. C’est fou tout de même, ils ont un rayon science-fiction, un rayon fantasy, un rayon fantastique, un rayon fantasy jeunesse et un autre en cours de construction autour du public ado, dans le même temps la « littérature blanche » n’est pas cisaillée de la sorte, ni même le polar (ça serait amusant ça). Comme quoi d’un côté on doit penser « lecteur » c’est à dire personne ayant des goûts, des curiosités, des envies, une certaine indépendance et une maturité et de l’autre on doit penser « public » c’est à dire plutôt jeune, adolescent un peu paumé qui se dirige vers… bref).

C’est un classique que l’on oubli souvent, les connaisseurs le connaissent (comme tout Matheson d’ailleurs, parce que c’est classique) et le « grand public » plus ou moins en fonction du succès du moment, si ça cause de maison hanté il aura droit à une réimpression et à une tête de gondole et on retournera vers les deux grandes familles de lecteurs.

Ce qui se discute difficilement c’est la qualité intrinsèque de l’ouvrage. Les personnages sont à peine esquissés, presqu’à la va vite, des figures prototypiques auxquelles le lecteur se rattache parce qu’il le faut bien, le scientifique brillant mais malade, le respecté apeuré, l’ancienne actrice médium et la jeune femme coincée et soumise. Ça vous donne un jolie panel social, ni trop marquant pour ne pas ancrer le projet dans une époque et en faire un miroir d’analyse sociale, ni trop fade pour donner du corps aux émotions et préoccupations de tout à chacun. C’est donc là une « faiblesse » de l’ouvrage, clairement nous sommes dans le cliché. Toutefois, ce n’est pas un cliché cinématographique premier degrés, ni le cliché visant à dénoncer le cliché d’un air désabusé. Non c’est un cliché intelligent, car si les personnages et la situation sont brossés rapidement, presque expédiés (à tel point que l’énorme parallèle entre la maison et le commanditaire ne reste pas en mémoire et revient à la fin comme pour souligner la délicatesse du procédé) il n’en va pas de même pour la maison. Nous avons les heures, des descriptions soignées des pièces, du mobilier donné à voir comme les traits d’un portrait, dans un souci de réalisme Matheson nous donne même les dimensions des pièces. Ce qui importe c’est donc cette entité, elle absorbe les personnages dans son ombre et notre attention avec. Un procédé qui fait le charme de l’ouvrage (de sa mise en place) et qui permet de mesurer la qualité d’écriture du bonhomme, parce que mal géré, mal dosé ,des personnages trop lisses, une maison trop explicitement méphitique, des descriptions trop chargées ou un rythme trop lent ou trop rapide et le roman se noyait dans la mare aux bâtards de la maison.

Dès lors, contrairement à pas mal d’oeuvres cherchant à créer de la peur, c’est-à-dire l’empathie envers un sentiment de soudain et reconnaissable (hop coucou la catharsis) Matheson vise plutôt à mélanger le huis clos introspectif et la cruauté d’Antonin Artaud (pour faire un raccourcis tout à fait facile et gratuit) en cherchant l’angoisse. Plus l’enquête (la maison est-elle hantée ou non ?) avance plus les personnages se dévoilent, plus on a accès à leur intimité et plus on se met à douter d’eux. L’une des forces de l’ouvrage c’est de décliner nombres de scènes qui deviendront « cultes » ici ou là dans l’histoire de l’horreur mais surtout de nous proposer un voyage à la limite de la folie. Il ne s’agit pas d’entrer de plein pied dans la folie, la déraison, l’hallucination ou le psychiatrique, mais de montrer comment une personnalité s’enroule autour d’un axe, d’une certitude pour survivre face au stress et comment elle peut en venir à douter d’elle-même. C’est en nous tenant en haleine sur cette frontière obscure que l’auteur parvient à faire le lien entre ce qui relève de la croyance personnelle et de la persistance des croyances historiques. Des lieux hantés il en existe partout de part le monde, il semblerait qu’on ne puisse y échapper, pour faire entrer le lecteur en résonnance avec cette angoisse ci, le livre doit happer nos peurs ancestrales, il ne doit pas s’appuyer sur des personnages ou des actions trop clairement référencées. Dans le même temps, chacun de nous à une expérience du paranormal (en ayant vu une ombre étrange, une sensation persistante de déjà vu, fait une expérience de paralysie du sommeil ou une hallucination auditive…) une crainte enfouie et intime que l’ouvrage parvient également à susciter en nous. L’équilibre de l’ouvrage renvoie à l’efficacité de son écriture, à la maîtrise de Matheson, mais cet artefact stylistique (pour le dire vite et me valoir du dédain mérité en retour) ne doit pas faire perdre de vu la mécanique complexe qu’implique cette réussite. Pour écrire ce roman et lui donner autant de poids, cela suppose une vraie connaissance du fonctionnement de la peur et de l’angoisse (on peut toutefois supposer que ce tour de force aurait des difficultés  à passer des barrières culturelles ou historiques trop fortes).

Ainsi, comme avec les personnages on navigue entre le cliché (le manque d’électricité du début qui donne lieu à l’espoir une fois les ampoules de nouveau en état de fonctionnement), le folklore (avec l’appareillage « détecteur de manifestation spirite »), le somnambulisme ou encore l’érotique horrifique (des scènes du plus bel effet!) autant d’éléments permettant de s’approprier le récit, d’être en terrain connu et d’autres plus subtils, plus menaçants car on ne les explique pas. Forcément cet équilibre des forces est maintenu en tension par une thématique de fond reposant sur la croyance (la foi dans le divin opposé à la tentation du stupre et de la luxure… bonjour ami amateur de roman gothique).

Si l’on devait établir une liste de tous les procédés en oeuvre ici, nul doute qu’elle serait longue et l’on comprend que de tels écrivains soient autant cités par d’autres écrivains tant ils parviennent à écrire des romans séminaux. Toutefois, au-delà de ces indéniables qualités littéraires ce roman vaut la peine d’être lu du fait de son efficacité, de sa sobriété (un peu marqué par l’outillage « scientifique » de son époque il s’en tire encore à merveille) et des sensations qu’il fait naître.

Donc, un livre à faire tester à un lectorat jeune (pas trop en terme d’âge mais suffisamment en terme de connaissance sur le genre) et.ou seul, par une nuit d’orage, dans le grenier d’une maison de campagne isolé (bon en même temps, là… je ne suis pas certain que le livre soit encore nécessaire).

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