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Le poète disait qu’il prenait date pour dans dix siècles, ou quelque chose d’approchant, il n’avait sans doute pas tort, en tout cas ce qui est marquant c’est à quel point la découverte d’une oeuvre peut mettre du temps à débasser la gangue du tout venant. Un peu à la manière de Lewis Carroll qui a force d’être sans cesse retraduit (si vous fouillez le net il  y a un très bon article à ce sujet : la joie de traduire cet auteur), adapté, retravaillé semble avoir tout livré, tout dit, tout épuisé.

Dès lors, j’ai profité de la réimpression, l’année dernière, du premier tome de cette saga pour la découvrir et je suis ravis de voir que le volume résiste à ce que l’on pourrait attendre de lui. A bien y repenser, je n’ai trouvé (mais j’ai dû mal chercher) que le vent sombre pour aborder cette série de front. Roseanna serait l’élément moteur de toute la littérature polardesque (polardeuse, polar, polar bear ?) venue du nord, le premier coup de semonce avant la déferlante actuelle, une série culte et inspirante. Pour le coup on peut se passer du conditionnel et mettre le tout au présent, c’est indéniable de nombreuses éléments (stylistique, sociologique, climatique…) sont déjà présents, en germes, dans cet opus, on y ressent une pudeur et une intimité revêche, une épaisseur de conformisme entre les gens vraiment atypique, là encore tout est dit ce roman est vraiment « nordique ». D’ailleurs, on pourrait aussi croire que l’aspect « vieillot » (ça se passe au milieu des années 60) de l’histoire nous laisserait sur le bord, que l’on pourrait s’attendre à déjà tout connaître de cette époque, loin s’en faut, l’ouvrage remballe l’imagerie hippie américaine pour nous plonger dans un réalisme cru et terre-à-terre. Pour finir, il s’agit là d’un roman policier de procédure, c’est-à-dire que nous serions amener à y suivre l’enquête sous le sceau du réalisme et, donc, de la procédure. Encore une fois : rien n’est moins vrai, d’autant que la série se promet de nous faire suivre les mêmes personnages sur une dizaine de roman, le tout sur une dizaine d’année. Aurons-nous droit à des entretiens entre policier et témoins ? Oui, entre autres. Les amateurs de Ed McBain (dont il faudrait vraiment que je songe à vous causer sérieusement) ne seront donc pas loin de leur terre de prédilection, on retrouvera même une forme de « calque » dans la « solution » que trouveront nos enquêteurs pour arrêter l’assassin du volume.

Arrivé à ce stade, nous avons tout dit, tout est là et on peut penser que nous allons royalement nous emmerder si nous attendons que cela trépide, se bouscule, s’entretue à chaque coin de page (sur fond de complot international bien évidemment). Ou alors, nous nous disons que nous allons être saisi par l’atmosphère glacée et sobre d’une enquête lente et humaniste comme savent si bien les tourner nos amis du nord. Finalement, c’est un peu tout cela à la fois mais pour de mauvaises raisons. Les amateurs des polars venus du froid actuels y trouveront plus ou moins leur compte, mais ils risquent également d’être déçu par l’aspect austère non pas du pays (cela viendra un peu plus tard) mais de l’enquête. En effet, cette dernière ne brille ni par sa profondeur psychologique (le lecteur doit « faire l’effort » de s’immiscer dans la vie des personnages, de les découvrir, tout est dit mais rien n’est livré ou expliqué, par exemple : Beck se souvient qu’il doit faire des cadeaux pour Noël avant de l’oublier aussitôt et cela plusieurs fois, la finalité de ces oublis, les heurts possibles ou la réussite, tout cela est laissé de côté, ce qui forme une couche peu explicite d’informations, l’intimité que j’évoquais plus haut est présente, pas expliquée mais mise en acte), ni par de longues descriptions de paysages enneigés faisant écho aux tréfonds de la conscience des héros. Il s’agit d’une enquête longue et pénible, il faut faire preuve de patience, d’ingéniosité, de patience, de réflexion, de patience et sans doute aussi d’un peu de patience. Un coup à faire passer Derrick pour Vic MacKey. Le roman s’empare de cette pénibilité et ça ne fait ni son charme, ni son efficacité mais cela fait son originalité.  C’est lent, long, précis, tatillon, on plonge dans un souci administratif du détail, du fait de commander des sandwichs à l’oubli de demander une note au taxi en passant par la filature au pied. Ce roman n’est donc pas un bon exemplaire de « world littérature » qui vous promet du dépaysement à peu de frais, comme cet orchestre de rue si sympa et pittoresque du 21 juin dont on achète l’album pour se donner bonne conscience, pour faire croire que cet entrain soudain, ce petit déhanchement et ce sourire coquin sont notre quotidien et que nous n’écouterons plus jamais tandis qu’il prendra la poussière avant de faire la honte puis le bonheur de notre progéniture. C’est un roman austère, grave et mythique (mince… pour un peu on se croirait dans le théâtre sartrien, faut que je fasse gaffe à ce que je dis moi des fois). Il fait date parce qu’il ne donne pas de clef (contrairement à McBain par exemple), il n’explique pas, il pose et impose une vision du monde froide, presque clinique, sans compromis ni faux semblant. Le héros est ordinaire, il n’aime pas la foule donc il s’en écarte, s’adosse à un mur et attend que ça passe, il ne transcende pas sa peur pour prendre la parole face à une injustice, il fume parce que…il fume. Il fait la gueule en voiture parce que ce n’est pas le jour, il pense à son mariage raté alors il pense à autre chose pour ne plus avoir à y penser. Bref, c’est du sérieux et du concret.

Mais alors, en quoi cela a-t-il une quelconque affinité avec le « page turner » que l’on dévore ? Eh bien, par sa violence.

Ce livre est d’une rare violence. Pas une violence exubérante, visible, affriolante ou condamnable, non de celle qui se tapis dans le quotidien justement. Le cadre est un pays modèle (déjà à l’époque et encore pas mal aujourd’hui), un pays sans cruauté, sans monstruosité, un pays d’harmonie et de refus de l’angoisse (l’idée que l’enquête mobilise du temps, des hommes et de l’argent n’arrive que tardivement dans le roman). Ainsi, l’enquête nous fait découvrir, sans fard, la vie intime d’une jeune femme américaine loin, bien loin, de ses moeurs, une femme qui s’assume, une femme que l’on apprend à connaître et qui encore aujourd’hui garde son caractère, son originalité, son humanisme. Impossible de ne pas être surpris par ce portrait en négatif, par cette découverte déroutante d’un caractère atypique et charismatique, de ne pas être charmé par cette personnalité qui va à l’encontre des enquêteurs en charge de son meurtre. Déjà cela donne à l’ensemble une tonalité singulière, qui souffle le chaud et le froid, qui se niche dans les détails, dans un découpage impeccable et implacable. Alors, quand la méchanceté pointe le bout de son nez, nous ne sommes pas dans le cadre d’une série tv en faisant des tonnes, dans le démonstratif ou le monstrueux qui dépasse l’humain, nous sommes dans l’exposition cru des faits. C’est là que le mélange entre l’aspect clinique et le côté suggestif du bouquin fonctionne à merveille, des éléments nous sont énoncés sans prévenir, on les prend comme on peut, comme ils viennent, rien de traumatisant ou de choquant (nous sommes en 1965 nous en avons lu bien d’autres depuis). Mais c’est le vide derrière le choc qui effraie encore plus, la peur qui règne qui fait fuir, le silence, l’angoisse, le non-dit qui mine toute une société. Martin et sa femme ne se parlent plus vraiment, ils conversent (comme dans Tchekov pour rester dans le théâtre, ils sont des conversations sans s’y investir) et c’est ça qui fait écho aux causes de la mort de l’américaine, une silence pesant, un bonheur de façade, une succession de mesdames et de messieurs horriblement engoncés dans un conformisme qui n’assume ni ses excès, ni son hypocrisie. Parce qu’il est pesant (pas à la manière de « la montagne magique » qui reste pour moi un sommet de littérature à rebours) et aussi lourd à bouger qu’une mauvaise conscience ce livre vaut le détour et mérite son statut.

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