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Au départ j’en connaissais plus sur le libraire qui m’a conseillé cet ouvrage que sur l’auteur ou son contenu. Au final, j’en sais toujours plus sur mon libraire mais j’ai envie d’en savoir beaucoup plus sur Ian McDonald.

En prenant, certes en 1991 donc sans le contexte actuel, comme personnage masculin « principal » de ce récit foisonnant (c’est toujours bien de dire qu’un récit est foisonnant, ça fait sérieux) un psychologue, le romancier nous permet de laisser tomber nos certitudes pour en revenir à nos croyances. Tandis que les défenseurs d’une psychanalyse à la limite du sectaire (puisque s’érigeant en orthodoxie) s’enfoncent toujours à vouloir expliquer les choses à grands coups de pinceaux sexualisant (il en existe encore des comme ça, j’en ai rencontrés pas plus tard qu’il n’y a pas longtemps) et que les férus de reconnaissance nous amène à croire que les petites lumière sur une irm nous permettent de cartographier le cerveau ou élaborer un neurodesign (j’emploie férus de reconnaissances, dans le sens où il me semble que la majorité a bien compris le jeu tellement productif et rigolos des publications scientifiques, un jeu si drôle qu’il se prend pour une bulle spéculative), il semblerait que le juste milieu psychologique, le bon sens de l’accompagnement du patient (oui, alors je vous passe la partie « histoire de la psychologie » mais il se trouve que certains croient encore que c’est aux patients de se plier à des jougs théoriques, il est bien évident qu’ils sont hors jeux dans le monde réel ceux là) se limite malheureusement de plus en plus à quelques praticiens de qualité perdus au milieu d’un océan de médiocrité et sous une tonne de « spécialistes » médiatiques et de Boris C like. Dès lors, cela fait un bien fou d’avoir un psychologue qui lorgne du côté de l’écoute, de la croyance, de l’hypnose et du paranormal. Attention, pas l’un de ces savants fous que l’on croise dans toutes les productions filmiques plus ou moins bonnes, non un psychologue que j’irais presque à qualifier de jungien, c’est vous dire l’espèce en voie de disparition dont il s’agit.

Bien évidemment ce livre met en avant et interroge la féminité, et quelle féminité mes aïeux ! Un siècle, et quelques millénaires de rites sur le dos, de vie irlandaise sur la trace des fées (comme disait le poète). Tout un programme autour de la figure féminine, sous tous ses aspects, en mêlant la délicatesse et l’action, en mélangeant les clichés pour en faire ressortir des portraits complexes et touchants.

Toutefois, aborder cette thématique reviendrait à trop dénouer l’intrigue. Une intrigue qui n’est pas si « complexe » que ça, mais qui parvient à jouer sur nos attentes, sur notre passé de lecteur de récits à tiroir pour nous amener vers toujours plus de surprises et de renouvellement. Dès lors explorer le personnage d’Emilie (par exemple) reviendrait à devoir trop en dire ou à donner dans le cryptique (et vous avez déjà subit les premières lignes indigestes de cet « avis » dont on se demande de quoi il parle).

En parallèle de la féminité le romancier s’appuie sur l’idée de mythologie. S’il explore principalement les figures irlandaises (et on se délectera du sublime emprunt.hommage à Beckett, à la façon dont le clin d’oeil au théâtre de l’absurde absorbe et réinterprète le fin naïf de l’absurde avec des personnages de clochards célestes de toute beauté), il nous propose aussi (surtout) de nous pencher sur la notion de mythe (jusqu’à en faire une science, rien de moins. Et là encore ça nous changera des chantres des « sciences trucs » à tout bout de champ… au pif les « sciences économiques » de la télé et des éditorialistes… en même temps je dis ça en forme de heurtoir gratuit mais à comme outil pour faire croire que le pire est dystopique alors que l’on vit vraiment dans le futur cauchemardesque, c’est très bien foutu).

Le mythe désigne un récit fabuleux destinée à rendre compte de l’origine des choses, et croyez bien que vous allez y plonger dans ces origines. A ce titre, il se rapproche de la religion par son caractère sacré (il est une référence absolu de l’ordre de l’univers) et explicatif (il est un paradigme ultime pour comprendre le monde). A ce stade, nous avons souvent (sans nous en rendre compte) recours à une lecture platonicienne du mythe, nous en faisons une histoire, une histoire fondatrice, un « gros conte » qu’il faudrait démonter pièces par pièces afin de remonter les rouages rituels des sociétés. Le mythe nous apparaît toujours comme irréel et infondé, comme dépourvu de raison, comme un supplétif illustratif. Or, dans la lignée d’un Schelling, mais sans jamais tomber dans la facilité grandiloquente de la surenchère (et c’est vraiment un des aspects les plus maîtrisé de cet ouvrage, la première histoire est préraphaélite, romantique, diaphane, triste mais également terriblement lourde de sens et de complexité (on suit l’intrigue par le biais de journaux intime, on voit une adolescente refuser la rationalité du monde et s’enfoncer dans ses croyances, tandis que son père à force de science et de raison finit par déraisonner, une séparation, un déchirement au centre duquel la mère fait figure de victime expiatoire et sacrificielle, une tonalité dramatique et triste d’autant que les trajectoires du père et de la fille finalement pourraient se rejoindre) alors que le dernier récit est plus « filmique » alternant les scènes d’actions avec les scènes d’explication pour au final se concentrer sur une thématique plus intime que prévue) l’auteur part du postulat que la vérité du mythe se trouve dans le mythe lui-même. Alors, la mythologie désigne l’histoire des dieux telle qu’elle s’impose à une conscience originaire qui accepte le monde tel qu’il se représente et selon sa nécessité du moment. En ce sens, l’auteur pointe du doigt une couche archaïque de la conscience. La boucle se boucle quand on prend conscience que dans les mythes se sont les dieux qui se racontent et que la part de vérité des mythes revient à celles qui les content.

L’ouvrage se propose de dépasser aussi bien l’utilisation pyrotechnique et superficielle des mythes aussi bien que celle plus allégorique consistant à « renvoyer une image littéraire du monde qui est le notre » (il y a ce passage très fort ou un jeune guerrier nationaliste explique à sa créatrice que s’il peut lui échapper c’est que sous cette forme il est éphémère alors que l’entité « jeune guerrier mourant pour la patrie » a toujours existé, sous biens des formes, dans biens des mythes). On dépasse donc la nature sacrée du mythe pour en arriver à des questionnements relevant de l’intime, de la psyché.

La forme historique du récit nous permet de comprendre que tout se répète et tout change inlassablement. Il y a des signes forts, presque trop évidents, qui balisent la lecture (on pensera aux lunettes permettant de voir le « front des mythes » ou encore aux surnoms mythologiques donnés à des collègues de boulots dans la dernière partie), mais il y a surtout une réflexion poussée sur ce qu’est un mythe et sur la croyance, sans doute plus que sur la magie.  Concernant la magie on pensera à Frazer (oui, il y a plus neuf comme référence mais ça reste une lecture importante) au fait qu’elle suppose l’existence de forces à la fois immanentes et extraordinaires capables de détourner le cours des normal des choses. Dans ce roman la magie soutient fondamentalement l’action, elle repose sur l’idée d’éléments connus du lecture, d’éléments pouvant faire évoluer le récit dans un sens ou dans un autre. La croyance propose une problématique plus profonde (si j’ose dire) car elle semble se définir comme un état psychologique, une disposition mentale qui porte à donner son assentiment à une représentation ou à un état de choses, la croyance désigne une attitude subjective spécifique (en ce sens l’ouvrage reste vraiment au niveau de l’individu, il évite le communautaire, même Dublin est considérée comme un personnage, comme une entité plus que comme un ensemble de personnalités, la notion de société semblant se retrouver, comme le montre l’une des scènes de l’ouvrage, dans un tatouage figuratif) dont a généralement cherché à déterminer l’origine.

Ce souci de l’origine, ce recours à l’origine, au passé, à ce qui est enfoui, camouflé, oublié, dénié, c’est ce qui hante les personnages, ce qui transfigure la lecture.

Récit de fantasy d’une grande maîtrise (les formes littéraires s’enchaînent et s’enchâssent avec bonheur) ce roman est surtout un superbe conte, un conte moderne sur les mythes et la féminité.

Il y aurait beaucoup à dire, mais je vous laisse pour cette fois il y a un album des Dubliners qui m’attend.

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