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9782869305724

Au détour du net on peut lire que la « reine de la nuit » n’a rien à voir avec Mozart. Étrange affirmation à propos d’une héroïne qui répète adorer Mozart, notamment la flûte enchantée. Étrange affirmation qui me permet tout de même de commencer cet avis sans avoir à m’enfoncer dans le sempiternel et éculé : il faut lire ce livre magistral. Vous vous en doutez ce livre est magistral, à n’en point douter, mais le conseiller ainsi en fait fuir plus d’un.

Mais s’il ne suffisait que de cela, il suffirait de se remémorer les deux airs de la reine de la nuit, d’évoquer la tristesse et la mélancolie du premier, puis la tonalité vengeresse, dévastatrice et unique du second, de préciser que si le deuxième éclipse le premier, ils sont complémentaires, ils révèlent l’ambiguïté du personnage, ils font le pont entre le baroque et notre époque. En appuyant un peu on pourrait consolider le tout en précisant à quel point le style à la fois sec (phrases parfois très courtes percutants, sens de l’ellipse choc qui vous cloue sur place, métaphore définitive) et baroque (métaphore osée, sens de l’exagération, omniprésence du sexe, recourt au sang, mélange des deux dans des bacchanales amorales, personnage monstrueux…) de l’auteur épouse cette complémentarité contre nature, à quel point le lecteur reçoit le tout en pleine figure comme une série d’upercut et qu’il ne peut qu’être le souffle court face à une telle puissance littéraire, alors qu’en même temps on parle du nazisme, des camps de concentration et de torture. On songerait alors à la pensée d’Edmonde selon laquelle la beauté est une perte. Et pour finir, on appuierait sur le côté amplement féminin du roman (d’autant que notre héroïne ayant des penchants saphiques) pour montrer en quoi son aventure (entre conquête des femmes, des corps, du pouvoir et survie) est l’inverse des postulats du régime totalitaire dans lequel elle évolue, des postulats clairement sur-masculinisé.

Nous serions, si c’était si simple, devant un roman osé, devant une attaque en règle de l’imaginaire nazi et de tout les totalitarismes à la con (ce passage sur une prisonnière russe révulsée par les crimes des officiers allemands, qui ne les comprends pas, mais qui trouvent tout à fait logique les purges communistes est éloquent), une attaque sans compromis, qui n’épargne pas le lecteur, qui ne se vautre pas dans l’humour facile, qui reste suffisamment grinçant pour nous apprendre à rester vigilant. Là déjà, avec ces éléments, avec cette maîtrise (non vraiment, si on aime le baroque, la littérature qui a du culot, on ne peut qu’adorer ce roman et on doit remercier la traductrice Nathalie Godard pour son travail) nous aurions de quoi nous délecter d’un sublime roman.

On pourrait croire qu’ajouter le sel d’une intrigue viendrait cloisonner ce récit picaresque dans la case « polar » afin de donner l’excuse de ne pas le ranger au rang de classique, même pas. L’auteur, dont il s’agit du premier roman, surenchérit sur ces bonnes idées par d’autres bonnes idées. Son héroïne va être une lesbienne dévergondée, une femme libre et libérée, une aventurière qui va se retrouver dans les mailles du troisième Reich en y croisant ses dirigeants, on participant aux campagnes les plus représentatives et en se moquant des uns et des autres avec délectation. Un portait qui permet une certain empathie, à défaut d’identification, sans pourtant négliger deux éléments capitaux.

D’un côté Edmonde est cultivée, de l’autre un certain sens du fantastique.

Son prénom (et une grande partie de sa culture) provient de Shakespeare, précisément du personnage d’Edmond dans Le roi Lear, un personnage de fils bâtard que son acteur de père appréciait. Edmonde a une soeur, demie soeur comme on dit comme si cela pouvait avoir un sens, avec qu’il elle connaîtra les plaisirs charnelles et un amour unique, et dont elle pourra se sentir coupable de la mort (quand on sait que ces éléments tiennent, en plus de la luxure et de la nécessité de survivre, en une ou deux pages ça en dit long sur l’ouvrage et sur sa densité). Le récit se trouble alors sous le poids du sceau familial. Le personnage se gausse des discours du parti nazi car elle a la culture pour les comprendre, pour en saisir la stupidité intrinsèque, pourtant elle reconnaît le charisme (et la folie) des grands hommes du reich. Cette culture, qui lui permet de survivre en un sens puisqu’elle possède un monde interne et une répartie à toute épreuve, mais c’est aussi ce qui semble la pousser à galvaniser et à idéaliser ses amours, ce qui la pousse à prendre des décisions soudaines et parfois idiotes (pour un peu on se croirait chez Pratt dans ce maelstrom  constant  entre rebondissement et référence théâtrale ou littéraire). Marquée du fatum tragique, Edmonde ne peut échapper à son destin pas plus qu’elle ne peut changer de comportement, elle doit aimer comme elle droit trahir pour survivre.

Le fantastique n’a pas une grande part dans le roman, pourtant il le fait baigner dans une atmosphère inquiétante. Loin des délires de certains dirigeants nazi (terre creuse ou mythologie nordique) on s’installer ainsi dans un monde du reflet étrange ou du symbole. Edmonde rencontre son double dans une voiture, perd des litres de sang, déteste les meubles et surtout l’image d’un doberman vengeur vient la hanter suite à un meurtre qu’elle commet. Personnage malin (elle sait toujours profiter des événements et surtout elle cerne très bien les individus qu’elle rencontre parvenant à tirer partie de leur personnalité, c’est-à-dire de leurs vices!) et intelligent Edmonde ne plie pas moins sous le joug d’un monde trop réaliste pour contenir ses pensées.

Ces deux aspects se rejoignent dans la présence du fantôme du père, une présence fantasmatique des plus shakespearienne.

Roman dur et virevoltant, la reine de la nuit est une plongée vertigineuse (et en apnée) à la poursuite d’un personnage aussi saisissant qu’insaisissable, on en ressort difficilement indemne.

 

 

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