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Je n’avais pas assez appuyer sur l’aspect humoristique de certains passages du premier roman. C’est surement ces éléments qui m’ont fait m’interroger sur ce que pourrait raconter le deuxième volume, voilà pourquoi c’est dans la foulée du premier que j’ai entamé le deuxième. Le risque étant d’amener une certaine lassitude, il est en effet rare que je sois enthousiaste au point de vouloir tout dévorer d’un coup. Une lecture moins originale que celle du premier, mais plus plaisante.

On en a terminé avec la figure de Junior, notre ami le psychopathe. Willeford va-t-il, dans un mouvement pulp, nous dégoter un autre « méchant » pour cette histoire ou se tourner vers son personnage principal. Il opte pour la continuité et pour la deuxième solution. Quatre mois ont passé et nous voilà en compagnie de Hoke, de son commissariat, de sa nouvelle équipière et d’un quotidien des plus mouvementé. Terminé la tension et la découverte de la ville, bienvenue dans l’ordinaire d’un bureau de police au milieu d’une ville chaude, humide et diablement dangereuse.

Cette fois, en plus des décisions à l’emporte pièce (choix de l’endroit ou dîner, refus de rentrer chez soi…) qui faisait une partie du charme du premier opus, nous avons droit à une vraie, longue et complète description du physique du personnage, de son entourage, de ses habitudes. Si ces points avaient été abordés dans le premier volume c’était soit à des fins « comiques » (le dentier en dent de dauphin !), soit pour situer une action et donner un corps narratif à l’ensemble. Cette fois, nous sommes dans une approche plus intimiste. Il est certain que si on apprécié le premier pour son caractère pressé et déjanté, cette temporisation constante (le rythme est soutenu mais comme il fait moite, on prend le temps d’exposer, de planifier… tout en sachant que ça ne marchera jamais, on pensera par exemple à la méthode que Hoke propose à ses collègues pour éplucher 50 dossiers, les deux autres sont d’accord et vont finalement autre chose, ce qui mène tout ce beau monde sur une piste non désirée) pourra être déconcertante.

Pour ma part, je suis ravis car cela montre un souci du détail qui donne du corps aux personnages et provoque notre empathie. Bien évidemment il y a une intrigue, un mystère qui pointe le bout de son nez, même deux, mais très vite ils sont relégués au rang de prétexte. Le premier est l’overdose d’un jeune dans sa chambre, on se doute qu’il y a derrière cela une histoire sordide de drogue, mais c’est surtout l’occasion de montrer comment Hoke travaille « à l’instinct », avec des flics voleurs, son souci du détail, ses rapports avec sa coéquipière (la façon dont il se sent obligé de mettre les points sur les « i » est très parlante et bien réussie, une réaction pas si évidente à faire sonner juste) mais surtout il s’éprend de la belle-mère de la victime et cela nous permet de l’observer face à ses émotions (souvent contradictoires) et de connaître une situation de famille des plus sordides en arrière fond.

La deuxième enquête est torpillée dès le départ, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que d’un plan politique de la part du chef de Hoke, pas un traquenard, non une pure opération de merkating policier. Tandis que le lecteur a du mal à en croire ses yeux (du fait de l’aspect assumé de la proposition) les personnages s’acquittent de leur tâche avec zèle et bonhommie, un décalage intéressant. De plus, là encore ces enquêtes nous permettront de découvrir un aspect glauque de la ville (glauque mais toujours sardonique et joyeux, quitte à vivre les pieds dans la crasse autant sans amuser).

En parallèle, Willeford développe des thématiques plus personnelles. A ce stade on pourrait croire à un roman de « routine », moins original que le premier, ce qui en un sens est vrai mais c’est dans la construction du roman que l’on reconnaît la patte de l’écrivain. En posant à plat son univers, Willeford évite le piège de la redite, il évite également celui de la surenchère. il expose alors un quotidien de flic, un quotidien qui ne peut, par définition, être aussi cloisonné que pour d’autres métiers. Ainsi, la première enquête soulève le thème de la famille, or Hoke a lui-même des problèmes de famille (son ex-femme lui a fait signer un contrat prédivorce horrible et voilà qu’en prime… mais je vous laisse la surprise). Lorsqu’il évoque ses problèmes la charge incombe à la femme, décrite comme vénale, suffisante et horrible (il manipule le père de Hoke), une scène drôle mais très axée « pro-mâle »). Sa coéquipière doit faire face à un problème familial, là encore l’angle est assez comique mais cette fois c’est axé « pro-femme ». En quelques pages Willeford lie des thématiques policières et personnelles, nous fait rire en appuyant sur des malheurs sociaux et tout de suite contrebalance habilement son propos.

Il en résulte un court roman aux univers et aux thématiques imbriqués qui nous immerge dans un quotidien social sinistre mais avec toujours le sens du ridicule.

Percutant tout en étant moins vif que son prédécesseur ce deuxième volume épaissie les personnages, les dote d’une réalité plus attachante sans tomber dans le cliché du roman de procédure. D’ordinaire on glisse du commissariat à la vie intime ou alors un parallèle s’organise (pour le meilleur et pour le pire, souvent pour le pire lorsque le tueur poursuivi prend en otage la famille du policier… originalité quand tu nous tiens), ici la première scène met en avant Hoke et Ellita (sa coéquipière) dans un rapport presque domestique, un peu plus loin son ancien coéquipier Bill évoque les problèmes d’adolescence de son fils ou l’émancipation de sa femme, autant d’éléments sur lesquels viennent se greffer les obligations policières. On pourrait croire que ces dernières sont sans importance, il n’en est rien, les plus minimes offrent, nous l’avons dit, des visions sociétales pertinentes et la plus saillante interroge continuellement le lecteur.

De plus, une rencontre avec les moeurs de l’époque fait un bien fou, les adolescentes fument des cigarettes, Hoke se doit de refuser des avances pour sa fille de seize ans et leur parle de sexualité de façon… libérée (avec les croyances de l’époque, notamment sur le sida ou encore à propos de la masturbation). Des moments souvent hilarants mais également intéressants puisqu’ils mettent en avant la personnalité d’Ellita, cubaine, femme d’une trentaine d’années, célibataire, elle se révèle être un atout majeur comme enquêtrice.

A ce stade vous vous dites – sans doute à raison – que ce polar risque d’être plus sociale et amusante que vraiment sombre, une comédie noire. Certes, une bonne comédie noire en prime, si ce n’est que d’ordinaire le « tournant » final donne à lire une morale, une rédemption ou un échec… ici le roman prend une toute autre direction, mettant en avant les priorités du héros, ses priorités et ses choix. De quoi ébranler notre lecture, de quoi relancer la série.

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