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Ce roman débute par un grand nombre d’éléments qui ne m’ont pas plu. Disons plutôt qu’il a fallu du temps pour que je m’y sente chez moi, tout bonnement parce que je ne l’avais pas compris. Sans doute échaudé par mon choix d’attaquer les aventures de Mongo le magnifique par le troisième volume, je pensais attaquer une nouvelle série (ce n’est pas comme si j’en avais déjà une bonne dizaine en route) par le premier tome.

Hoke Moseley est un sergent de la police de Miami, un sergent divorcé, un peu porté sur la bouteille, fauché, entouré de plus de collègues que d’amis (mais il en a un certains sur qui compter), il fait bien son boulot (c’est-à-dire avec peu de moyen, beaucoup de paperasse et de pression) et ne semble pas doter des supers pouvoirs ordinaires de ce modèle d’enquêteurs. Mais, nous faisons d’abord connaissance avec un « junior » un psychopathe (c’est l’administration sanitaire pénitentiaire qui l’a diagnostiqué ainsi, comme les deux tiers de la prison) qui vient tout juste de sortir de prison et qui suit le conseil de son ancien directeur (de prison) « si vous comptez récidiver, et vous allez récidiver, faite-le dans un autre état ». Le voici donc en voyage à Miami, en possession des papiers et de l’argent qu’il a dérobés avant d’embarquer. La longue présentation de ce personnage est ce qui a commencé par me tenir à distance. Des noms de marques, un style pas vraiment épuré mais sec, presque aride, une tonalité sérieuse qui cadrait avec le personnage mais ne parvenait pas vraiment à engendrer d’atmosphère. J’avais l’impression de suivre un cliché raconté sans recul, dans un premier degrés peu finaud. Notre psychopathe débarque, tord le doigt d’un mendiant hare- krishna (à mort, ch’veux au henné, oreille percée, tu vas voir qu’à… euh…), prend une chambre et semble pressé de, eh bien justement on ne sait pas trop et ça manque de sens tout ça. Et puis, nous voici en présence du sergent et de son collègue, à l’aéroport, devant le cadavre d’un homme, un hare krishna, mort du choc d’avoir eu le doigt tordu !

Alors là, on se dit que soit nous sommes dans un roman improbable, qui ne fait pas du tout dans la dentelle et ça va être du brutal bas du front (pourquoi pas, mais je ne m’attendais pas à ça), soit dans une parodie sadique qui va jouer avec nos nerfs. On retrouvera rapidement cette impression lorsque l’on apprendra que la prostituée commandée par Junior n’est autre que la soeur de l’homme tué à l’hôpital. Trop gros pour être crédible, voilà ce que l’on se dit. Sans aucun doute à tort.

En fait, le récit va alterner les chapitres, l’un centré sur Junior, l’autre sur le sergent Hoke. Un procédé tout ce qu’il y a de plus efficace qui permet de maintenir une certaine tension, de se focaliser sur les personnages et d’éviter les poncifs cinématographique (je n’ai rien contre les films, disons juste que bien souvent les outils de comparaisons artistiques pour le grand public repose sur des raccourcis, enfin à mon sens, alors qu’il me semble que c’est un angle très complexe à aborder). Ce choix est d’autant plus intelligent dans le cas présent qu’il permet à Willeford d’opposer les personnages et leurs univers. Hoke habite Miame depuis des années, Junior vient d’y débarquer, leurs deux parcours, à l’opposé l’un de l’autre, promet de confronter deux visions pertinentes. A la vie routinière, presque paisible s’il ne vivait pas dans une ville qui semble mortelle (vraiment, à lire les descriptions proposées dans l’ouvrage on a envie de courir s’acheter une arme à feu très puissante) à tous les coins de rues (et même au milieu) de Hoke, s’oppose la folie déjantée d’un malfrat fou. A la vie de célibat forcé, se confronte celle d’une mise en couple naturelle. Autant, et j’en passe, d’objets qui s’entrechoquent.

D’une part la première rencontre entre les deux en dit long sur leur « capacité », puisqu’en quelques questions notre flic à cerné que Junior lui mentait tandis que ce dernier sait bien qu’il n’a pas berné le flic expérimenté qu’il a en face de lui. Seulement voilà, dans une ville du crime, il y a toujours des meurtres à résoudre, l’instinct ne suffit pas et en prime c’est un terrain de jeu rêvé pour un bandit.

Une opposition classique me direz-vous, c’est vrai mais elle joue aussi à d’autres niveaux. Déjà le ton un peu décalé, presque absurde, de certaines situations, celui qui m’étonnait au début, offre un potentiel intéressant à l’oeuvre. En effet, on a du mal à donner un ton à l’ensemble. On aimerait plaindre le flic fauché, mais il dépense n’importe comment de l’argent dont il ne connaît pas la provenance, il choisit souvent la solution la plus stupide pour suivre son instinct sans être pour autant vraiment courageux ou particulièrement perspicace, et je ne parle même pas de la jeune prostituée idiote. Comme la narration ne semble pas prendre à sa charge un prisme fixe pour raconter cette « rencontre », on s’en tient aux faits. C’est ainsi qu’à un flic célibataire s’oppose un psychopathe qui tente de se construire une vie de couple, un célibat hors norme et glauque, et une vie de couple à base de clichés (la femme reste à la maison, cuisine, ne pose pas de question et de fait frapper et abusée sexuellement à l’occasion). Au flic qui suit le règlement et les procédures, jusqu’à un certain point certes mais souvent et de manière docile il se plie à ses collègues et à son supérieur ; répond un personnage imprévisible qui pense que sa seule faiblesse est son altruisme (c’est vous dire l’étendu de son potentiel de violence et de subversion) qui ne pense qu’ à l’instant présent.

Deux visions de la vie que l’auteur met en scène avec brio. Il faut admettre que l’on suit leurs parcours avec intérêt. Pourtant cela pourrait lasser, puisque l’intrigue du début, une « enquête » sur la mort par doigt cassé, ne mène pas loin, mais heureusement les deux hommes vont se rencontrer. Une rencontre violente, qui va donner au roman une direction nouvelle, mais qui va, dans un mouvement de contamination que n’aurait pas renié Bertillon, les rendre perméables l’un à l’autre. Aux oppositions vont succéder des points communs (le plus flagrant résidera dans suzie la prostituée, que chacun garde et veut laisser partir sans trop savoir pourquoi), des situations quasi identiques qui amènent le lecteur n’ont pas à réfléchir sur le sens entre le bien et le mal, mais sur la frontière entre les deux. Il n’y a jamais de doute Junior est un être foncièrement mauvais et Hoke cherche à rendre la justice et à reste honnête, toutefois leur comportement ne s’opposent pas par principe ou même selon des valeurs. A vrai dire, ils semblent surtout réagir face à leur environnement. Hoke subit la société, il râle sur les politiques d’immigration mais vit dans un hôtel minable, entouré d’immigré, il représente un rouage du vieux monde, il n’est pas un chevalier moderne, il ne mène pas de croisade. Junior est une sorte de Patrick Bateman avant l’heure, plongé dans une ville du vice et de l’argent facile au début des années 80, il pourrait très bien travailler dans la finance et arnaquer les gens sans remord ni scrupule plutôt que de les frapper. Son rêve de couple modèle, de pavillon de banlieue,  ne tient pas longtemps parce qu’au final il s’ennuie, ce qui compte c’est l’excitation de l’instant, la montée d’adrénaline, la facilité d’abuser de son pouvoir.

Nous sommes à la frontière entre ces deux mondes, Willeford montre bien tout ce que ce possible là a de terrifiant et d’absurde à la fois (on montre des morts brutales, sans un regard en arrière, sans une once de compassion, comme on achète des clopes et dans le même temps l’ouvrage se termine par une recette de cuisine montrant toute la naïveté caustique de Suzie).

Livre aussi pertinent que déroutant, ce premier volume des aventures de Hoke Moseley se donne à lire comme un bon polar d’action, tendu et sombre ; mais également comme un portrait social plus cynique et lucide sur l’univers qu’il dépeint.

Finalement on en retiendra le portrait sublime et terrible de Junior, un psychopathe presque attachant à force de folie et de coup de force, d’autant que Willeford ne cherche pas à rendre une folie dans des détails psychologiques mais par ses actions, par une logique dont on ne peut qu’entr’apercevoir les rouages qui nous sont familiers. En ce sens Hoke, autant par les oppositions que par les points communs qu’il a avec Junior, semble être la courroie de transmission, le médium, nous permettant d’appréhender Junior, et du même coup la folie d’une époque.

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