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Pour une fois, enfin je dis pour une fois mais ce n’est pas non plus si rare, surtout pour les livres en français, la traduction ne semble pas avoir galvaudé l’ouvrage. Livre au titre (en revanche, néanmoins pour le coup il semble faire un peu la tête ce titre) évocateur (du film surtout) sonne comme un appel à découvrir un classique du roman noir acidulé et quand je dis acidulé j’entends : qui vous brûle les entrailles.

Évidemment le point de vue adopté, celui d’un môme débrouillard élevé par son père dans le milieu des courses de chevaux, détonne par sa franchise dans cette Amérique de la prohibition. Si vous aimez les récits de terroir déjanté, les personnages haut en couleur, les situations burlesques, vous allez être servie. La noirceur vient de l’absurdité et nous y reviendrons. Dans un premier temps c’est vraiment la voix de Billy qui est étonnante. On se doute, nous sommes dans un roman plutôt drôle, que le môme va s’avérer aussi audacieux que malin, qu’il va poser les questions (pas forcément les bonnes) au bon moment pour donner à la situation un sel particulier. Un effet intéressant qui dynamite d’entrée de jeu la possibilité d’une intrigue réellement noir et complexe (en terme psychologique dirons-nous), d’une violence à fleur de peau. Ainsi la scène des peaux que l’oncle fait tanner, et qui puent, pourrait donner lieu à un affrontement un règle, à un climat tendu (de western pourquoi pas) alors qu’ici on a droit à un grand n’importe quoi (entre les « hommes du shérif » aussi incapables que peureux, l’oncle caricatural (fusil sur les genoux et alcool de contrebande aux lèvres) et l’autre oncle qui… fabrique l’arche de Noé en arrière plan, on a de quoi faire). De temps à autre la narration se tourne vers le lecteur, l’interpelle et lui souffle des réflexions à l’oreille, dans un mode plus proche de San Antonio que de Genette, ce qui évite au récit de sombrer dans la caricature.

Alors, il me semble que l’on peut ne peut apprécier ce roman si l’on n’aime pas les traits un peu forcés qui nagent entre deux eaux, celle de la comédie noire et amère et celle de la caricature. La voix de Billy, sa seule présence en fait, empêche la caricature, sans lui les situations auraient une tonalité différente, plus sombres car plus adulte. Toutefois, comme il n’est pas un gamin naïf, dénué de bon sens, on ne tombe jamais dans le ridicule, dans l’exagération et l’emphase, mais pas dans le ridicule. Cela désamorce la brutalité mais pas vraiment le réalisme. Le ton du bouquin tire sa particularité de cette présence qui n’est pas si palpable.

En effet, pour un gamin, Billy s’exprime parfois comme un adulte, avec un vocabulaire d’adulte. Un « besoin » narratif (en terme de description par exemple) qui là encore sème le trouble. On pense insensiblement (ou presque) d’un mode à l’autre, d’un monde à l’autre, une description de caravane au milieu de la route va soudain s’arc bouter en quelque de chose de plus véhément (le risque d’un pugilat gratuit) avant de donner lieu à un autre portait étrange. Il n’y a pas vraiment de rythme établit (bien évidemment celui des péripéties n’est pas négligeable mais il me semble s’établir à un autre niveau), on navigue. Cela est clairement montré au début lorsque le gamin est pris en charge un mois par les services sociaux, cette scène a pour but (peut-être pas essentiel, mais j’ai du mal à ne pas percevoir cet élément comme essentiel) de montrer qu’il sait lire les journaux de paris turfiste mais pas un roman, il ne comprend pas le roman car les mots ont trop de lettres, pourtant même s’il ne comprend pas tout, il s’acharne, parvient à reconstruire les grands pans de l’histoire (il s’agit de « l’île au trésor » un superbe roman soit dit en passant) et se retrouve navré de quitter les dames du service social puisqu’il aurait lire la fin. Place cet apprentissage avorté en tout début de roman, en dit long sur l’éducation de Billy, sur la société de l’époque, nous fait sourire (la scène de lecture de la côte des chevaux est drôle), nous amène à réfléchir sur ce qu’est vraiment le livre et son propos (les limites du monde diégétique si vous avez toujours Genette en tête) mais cela apporte aussi une couche acidulée à l’ouvrage. Le bonbon acidulé est un souvenir d’enfance, un pas vers une saveur ambivalente, pas encore l’amertume certes mais déjà chargée de la conscience de la douleur et du plaisir qu’elle véhicule. Si le récit est cocasse, il est également caustique, toutefois il ne faut pas négliger que « sa part d’enfance » ne fait pas qu’instaurer une distance entre l’action et nous, c’est le regard, le point de vue qui fait l’action, qui l’empêche de mal tourner, et c’est également ce regard qui nous permet d’accepter le réalisme (la contrebande et autres) comme drôle et le drôle (fabriquer une arche en plein Texas) comme mélancolique.

Le décalage induit par Billy se retrouve à plusieurs moments importants. Lorsque le docteur et sa nièce arrivent, ils mentent quasiment ouvertement leurs actes et leurs paroles ne sont pas en phases, la franchise du gamin permet de comprendre cela, mais dans le même temps le comportement de son père et de son oncle va dans le sens de l’histoire qu’on leur raconte et là cela rajoute une couche. Si nous ne sommes pas dupe et que nous voyons l’arnaque arriver on se demande si c’est le cas pour les deux frères, sont-ils des fifrelins attirés par l’argent et se moquant de ce qu’on leur dit ou sont-ils trop bête pour comprendre ? La tension ne vient pas de l’irruption du couple improbable mais de la réaction des personnages principaux. Tension qui ne dure guère puisqu’à l’arrivée du Shérif on comprend qu’ils jouent parfaitement les imbéciles et quelques pages plus loin, le bon docteur loue leur talent d’hommes d’affaires.

Ce qui devrait fonder le roman policier, les péripéties, l’argent, les morts, la police sort du cadre stricte et sérieux du drame pour aller pointer du côté de la parodie. Encore une fois, il faut comprendre que la parodie est assouplie par l’oeil de Billy. Une magnifique jeune fille se baigne à moitié nue, il en retient son tatouage et des leçons de natation, il s’inquiète des maladies soudaines qu’attrape tout le monde dans le coin, il part attraper du poisson. Ce regard donne une teinte humoristique (et un peu ridicule) aux personnages mais n’empêche pas la causticité de pointer le bout de son nez. Les truands de la ville, tous bien montré en costumes, mitraillettes et langage appropriés se font gentiment bernés par ce qu’ils croient être des bouseux. Une vision sociale intéressante quand on sait ce que doit l’image du gangster à cette période. Un retournement de cliché qui provoque du rire, un brin de nostalgie et qui en profite pour égratigner une figure hollywoodienne classique.

On remarquera également, tant que nous sommes là, que raconter cette histoire par les yeux d’un enfant au milieu des années 30 (post grande dépression, dust bowl tout ça tout ça) donne une tonalité singulière à l’ensemble. Cette temporalité n’est pas due au hasard, elle ancre d’autant plus le propos dans une forme de réalisme et dans le même temps sa forme lui donne un caractère intemporel.

Parce qu’une suite de moments drôles ne suffirait pas à faire un roman, il y a une intrigue qui se met en place. Le plus intéressant c’est que le rythme ne prend pas la forme régulière d’un doudou ronron de prétexte, un cadre serein pour accueillir les rires. Au départ la ferme et la situation donnent cette impression, on a un cadre, les personnages y sont présentés et nous allons suivre quelques moments rocambolesque. Seulement si cet état de fait culmine avec la mystification des bocaux d’alcool, avec arrestation, photos, paris, foule en délire dans un maelström assez cartoonesque. Williams met ensuite les bouchés doubles pour proposer toujours plus, un toujours gargantuesque qui résonne comme une critique d’une amérique de stupre et d’argent, un bordel (c’est le cas de le dire) organisé des plus jouissifs.

Roman increvable (on le retrouve même dans une collection junior et j’admets que je ne sais pas ce que pourrait donner sa lecture vers l’âge de dix ans), ébouriffant de maîtrise, il parvient à captiver le lecteur en sachant doser ses effets et en présenter des personnages haut en couleurs et un point de vue original… et puis, qu’est-ce qu’on s’marre.

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