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Comme genre populaire le polar peut , ce n’est pas obligé, se dévorer en quelques heures, dès lors il est tout à fait possible de lire un ouvrage dans la journée, d’en poster sur le net (ou d’écrire sur un bout de papier) un résumé succins, d’y accoler quelques adjectifs d’opinion histoire de pouvoir s’y retrouver en cas de diner mondain de prévu, d’y adosser des réflexions sur l’édition ou la traduction, de préciser que les auteurs ne visent pas autre chose que de divertir le lecteur, et tout ira bien. A force de voir se modèle (ou son opposé, celui consistant à monter de toute pièce une thèse ou un énervement) on serait proche d’y céder, surtout avec un tel auteur.

Il est toujours compliqué de s’y retrouver, de trouver le bon équilibre pour réellement apprendre à lire. Le souci avec cette première aventure de Dortmunder, c’est que justement il s’agit de première aventure de Dortmunder. Tout le monde connaît (sinon elle se trouve aisément) l’histoire de la création de ce personnage, qui deviendra la version plus drôle de l’autre héros de l’auteur (Parker), on reconnaît (à bon droit) de nombreuses qualités à cette série, mais bien souvent elle semble être résumée à son humour, l’aspect dandy doué mais malchanceux du héros, à sa bande d’amis un peu bras cassés. Alors les amateurs argueront qu’il faut passer outre ces passages obligés pour aller voir plus loin, plus profondément dans l’œuvre et ils auront bien raison. Mon souci c’est que de la même manière que je n’ai pas besoin d’une intrigue complexe avec Burke pour me délecter de sa sensibilité, je ne pense pas avoir besoin de me justifier ou de m’intellectualiser pour percevoir une joyeuseté complexe chez Westlake.

Alors, le parti pris est « simple », on pourrait le résumer à un exercice de style, à un motif inlassablement répété selon un procédé du toujours plus grand, toujours plus improbable, toujours plus drôle. Le talent du romancier serait donc de nous accompagner sur cette voie sans jamais jouer la carte du « too much », sans que l’on ne décroche en chemin. C’est vrai que lorsque l’on se lance sur le chemin de l’exercice de style visible (ici parvenir à voler plusieurs fois le même objet dans des circonstances de plus en plus invraisemblables et impossible) tout est question d’équilibre, faire rire sans tomber dans le ridicule n’est pas chose facile quand on ne veut pas faire de la parodie.

L’ambiance entre la bande de truands (leur commanditaire cherchant à engager des voleurs mais pas de méchants voleurs qui pourraient le doubler) est un élément important. Chacun, à commencer part Dortmunder, va être présenté à son tour par une petite saynète bien tournée. Dortmunder vendant une cellule de prison avec tunnel inclus, les autres immédiatement identifiables par une singularité atypique et par une présence féminine (très peu présentes les femmes restent pourtant marquant grâce à ces entrées en matière de bon aloi). Tout le monde se retrouvera autour d’un verre dans un bar et on mettra en marche un plan pour aller voler l’objet convoité. Une approche très film noir des années 40-50, mais avec le recul de quelques décennies, nous mène en terrain conquis, Westlake connaît son affaire, il part d’un point de vue presque rassurant pour son lecteur, il le ménage, n’en fait pas trop, ne provoque pas le rire mais le sourire. Les effets sont à double sens, appeler les membres de l’équipe par le biais de leur boisson préférée (le barman semble s’en donner à cœur jouer) c’est se moquer du cliché du truand buveur mais c’est entériner la cohésion du groupe. Répéter la figure de la partie de billard, jusqu’à inversion des rôles, en début de chaque phase du roman est là aussi à double entente, l’effet running gag (les demandes de plus en plus rocambolesques des truands) est efficace, mais en même temps il montre les changements psychologiques qui s’opèrent entre des personnages. La motivation en montagne russe du personnage principal est également un élément important, débonnaire, puis fanfaron, il préfère ensuite retourner auprès d’un chien méchant que de se remettre au travail mais c’est finalement son égo plus que l’appât du gain qui parviendra à le décider, autant de moments piquants (souvent drôles) qui nous permettent de  percevoir l’ambivalence du personnage. Une ambivalence d’autant plus mise en avant que Dortmunder est parfois l’acteur de dialogue de sourd avec ses collaborateurs, ce qui donne lieu à des moments de fantaisie verbale la plus débridée ou qu’il se met à vendre des encyclopédies pour survivre. Deux moments qui lui font frôler le ridicule alors même que considérer comme la « tête pensante », comme le génie du groupe il nous est présenté par son futur employeur qui a réalisé un dossier sur lui et qui le juge apte à réussir cette mission, que ses coéquipiers s’en remettent entièrement à lui, qu’on ne connaît jamais ses plans (fonctionnels, ambitieux et efficaces) à l’avance et qu’il ne s’en vante jamais. Présenter l’aspect « sérieux » de son personnage par l’entremise des personnages secondaires c’est pouvoir se permettre de lui donner une démarche un peu bancale, comique, un sens du dérisoire tout en assurant la solidité de son charisme, on se moque de ses attitudes mais on ne remet pas ne cause ses compétences.

L’esbroufe cinématographique du roman (au-delà de son adaptation, il y a un sens du rythme, de la scène, des dialogues, des personnages qui font qu’on ne lâche pas le livre car nous sommes constamment sur le qui vive) tient dans une maîtrise des « classiques » (romanesques ou filmiques) l’exercice de style est un exercice de plaisir pas un passe temps. Mais, si le livre tient encore si bien la rampe c’est aussi (et surtout ?) parce qu’il a su capter l’essence d’une époque. L’humour est narquois, mordant (tandis que le héros à peur d’un chien et qu’il fait du porte à porte, ses acolytes roublent aisément des pigeons aux cartes, un exemple typique de ce qui fait la richesse humoristique de l’ouvrage, il ne s’agit pas de « gros gag » comme il s’agit de « gros braquage » mais au contraire d’une tonalité singulière, déroutante) ce qui apporte à l’ensemble une nonchalance chaloupée, cette classe ineffable des années 60-70 (après laquelle on court encore).

Parvenir à divertir de la sorte, à proposer l’air de rien une telle virtuosité dans la maîtrise des codes d’écriture, dans l’intrication entre construction des personnages et de l’intrigue, jouer habilement sur le registre des référents filmiques et du rythme romanesque (ne serait-ce que dans le sens de l’ellipse), tout cela n’est pas uniquement une « jolie partition » ou le premier roman d’une série, il s’agit d’un sacré bouquin, de l’artisanat de qualité, de quoi continuer à s’en délecter pendant quelques milliers d’années.

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