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« Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle était venue à lui, quelle joie ! Et puis, comme elle l’avait regardé ! Elle lui parut plus belle qu’il ne l’avait encore vue. Belle d’une beauté tout ensemble féminine et angélique, d’une beauté complète qui eût fait chanteur Pétrarque et agenouiller Dante. Il lui semblait qu’il nageait en plein ciel bleu. En même temps il était horriblement contrarié, parce qu’il avait de la poussière sur ses bottes », j’aime à associer ce coup de foudre par Hugo dans les Misérables à l’esprit de Musset dans les Caprices de Marianne.

J’ai eu la chance de découvrir cette œuvre au « bon moment », il me semble que plus jeune je serais passé à côté de son humour. Non pas qu’il faille de la bouteille ou de l’embonpoint pour comprendre Musset, cela irait à l’encontre la jeune lucidité fougueuse et talentueuse de l’auteur, mais souvent là sagesse littéraire s’empare de l’aspect social de cette pièce, tandis que la jeunesse se complet dans sa tragédie. Plus jeune j’aurais, en bien, succombé aux charmes vénéneux de ces amours impossibles, de ces frissons (caprices renvoie également aux frissons d’avant le sentiment, d’avant l’action, de se sentir coupable de goûter au fruit défendu) aussi peu grec que chevaleresque mais dont on aime à se parer en guise de cape pour masquer la platitude de nos premières amours. L’apologie de la conquête et de l’infidélité par Dom Juan à la scène 2 de l’acte I de la pièce de Molière, donne à lire la richesse et la fourberie de l’amour, très jeune on peut se sentir concerner, mais tant qu’on y a pas posé le pied le pont d’épée de l’amour courtois nous paraît être une gentille métaphore, un cliché narratif.  Ce qu’il y de beau dans cette pièce (dont il a fallut attendre les années 30 pour voir une représentation sans censure, bon vous me direz qu’elle ne fut pas écrite pour être jouée mais tout de même cela en dit long sur la puissance d’impact que les autorités percevaient dans les personnages et les situations) c’est qu’il n’est nulle besoin de différentes « couches de lectures » pour en saisir les subtilités, elle sait offrir différents visages en fonction de la sensibilité de celui qui l’a lit, sans doute cela explique-t-il sa longévité.

Il est étonnant de remarquer que pour donner du corps, pour montrer qu’on fait partie du cénacle cultivé, on se sent obligé de sortir ses belles parures (Hugo, Molière rien de moins) lorsqu’il s’agit d’évoquer Musset. Je me demande si c’est pour faire bien, pour paraître intelligent (j’aurais dû employer des mots d’un autre registre tiens misonéiste ou vénuste ça ferait bien) ou tout bonnement pour éviter d’avoir à penser par moi-même tellement parvenir à dire quelque chose de pertinent sur les auteurs classiques mille fois analysés relève du challenge.

Donc, Musset donne à lire un drame car l’amoureux transi qui n’ose pas parler finira au cimetière, l’amour capricieux de la belle Marianne ne trouvera pas d’écho chez un Octave qui, sans doute, aura passé un cap. Mais, le dramaturge permet également de comprendre que si le juge succombe aux affres de la passion (il est juge mais engage des spadassins et change rapidement d’opinion, ce qui chez sa femme de dix-neuf ans paraît « normal » relève chez lui d’une certaine « anormalité »), il n’en restera pas moins en dehors de toute responsabilité. Les amours de jeunesse, les amours romantiques, les drames peuvent se nouer, se faire ou se défaire plus ou moins tragiquement dans les nuits que l’on rêve italienne (Hugo Pratt saura sans souvenir) il n’empêche que la société reste inamovible. Une société qui voit en son sein des jeunes filles aller à l’église pour sortir, c’est-à-dire qui ne sont pas dévotes pour un sou et qui n’hésite pas à donner rendez-vous dans un confessionnal à leur futur amant, des jeunes filles lucides sur leur sort, qui effectivement de part la cage dorée dans laquelle elles vivent (tout en apparence) renvoie une image de sainte à adorer. Or qui dit adoration di oraison, oralité  abondance de paroles, l’amour éloquent, bavard est ce dont on parle, ce qui rend loquace. C’est l’outil que ne parvient pas à utiliser Coelio (du moins pas en présence de la belle), mais c’est celui d’Octave, une parole d’amour qui seule (même si c’est par caprice) brisera la routine de l’idole Marianne. En ne parlant pas, en ne franchissant pas le pas du mot, Coelio reste dans l’adoration sainte, dans l’idéalisation, dans la transcendance. Ce qui m’a intrigué dans ce duo d’amitié, dans cette complétude entre Coelio et Octove ce n’est pas tant le fait qu’il forme un être complet ou qu’ils renvoient au comportement Janus de Musset (il me semble que la « lecture » du caractère de l’auteur par les personnages, même si ici c’est son frère qui montre que le dramaturge pouvait revêtir l’un ou l’autre faciès, relève toujours d’une certaine forme de « normalité », le caractère monolithique m’apparaît toujours plus romanesque que les tergiversations de l’âme ou les mouvements d’humeur) mais c’est l’humour qui s’en dégage. La stichomythie (voilà j’ai trouvé le mot compliqué du jour, celui qui fait cultivé en diable) entre les deux amis au début de la pièce les rend touchants, presqu’émouvants ; en revanche celle entre les deux cousins, Claudio et Octave, bien que plus riche en terme d’images injurieuses, est également plus dure, plus caustique.

Bien sûr c’est l’amour et la mort (mais c’est toujours l’amour et la mort) qui sont au centre de cette pièce, mais les oscillations entre l’humour de franche camaraderie de complicité (incluant Marianne) et une ironie plus mordante, donnent un rythme sous-jacent à l’ensemble. Les images d’Octave sont effectivement celles d’un noceur, d’un dandy avant l’heure, celles d’un homme léger, qui transforme aisément une promesse amicale en pari pour une image sociale, on peut travestir les mots comme les sentiments, jouer avec tout cela, rien n’est grave puisque rien n’est innocent. Dès lors, il fait mouche mais c’est cette efficacité qui va causer (entre autres) la perte de son ami.  Cette perte est celle d’un ami, à celui que l’on estime « l’égal de soi » (là, ça fait bien si je vous dis que Descartes utilise cette image dans les passions de l’âme). Cette perte, sans doute de l’ordre du sacrifice, répond par la lucidité tragique qu’elle amène au réalisme de Claudio.  On rit avec Octave malgré les avertissements (plusieurs fois la note d’un destin tragique résonne dans la pièce), on se gausse, on sourit, on est complice dès lors on rit de Claudio, de cet être dégradant et dégradé, de cette baudruche vide de tout humanité ; pourtant en plus de la mort, de la perte de l’illusion amoureuse (il ne sera alors plus temps de rire) c’est bien l’humour qui œuvre pour faire de la vie une tragédie.

Il faudrait demander à Anouilh si pour ses pièces noires il avait, un peu, en tête ce Musset là.

La figure d’Octave, l’arlequin du début (il fait plus qu’en porter les attributs), celui du cynique, du fanfaron qui ne croit en rien car il croit en tout, le perpétuel optimiste blasé, finira par devoir admettre que derrière le masque de celui qui ne croit en rien, il y a celui qui n’a plus rien à quoi croire.

Pièce dense, singulière, émouvante, les caprices de Marianne sont de ces œuvres que l’on doit relire (pour une fois qu’il est autorisé de lire une pièce) sans cesse, en des sensibilités différentes, pour mieux la découvrir.

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