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Nous voici, printemps aidant, de nouveau réunis pour une livraison qui en contentera plus d’un. Par la qualité de ses textes, par la qualité de ses articles mais également parce qu’elle nous laisse en rade, contraints à réfléchir par nous-mêmes sur la nature des littératures de l’imaginaire que nous voulons voir émerger dans le futur.

L’actu autour des publications des mois précédents se focalise (sans doute à juste titre, je n’ai pas encore franchit le pas) autour de l’ouvrage du Lucazeau sans pour autant laisser de côté des productions « blanches » comme celle de Carpentier ou plus discrètes comme celle de Hrivnak chez l’Ogre. Des avis qui font envie, du moins qui forment une liste de découverte aussi longue qu’un jour de plus sans Pratchett, mais qui ont toujours le bon goût d’être variés et de nous laisser dans le doute. Par exemple, l’avis sur Limbo me donne autant envie de le lire que de ne pas le lire, à diable tentateur lucide quand tu nous tiens. Nous rassurerons les plus optimistes des lecteurs potentiels, l’avis sur les revues par M Day ressemble toujours à la ballade d’un poulet sans tête dans un champ de mine, le but n’est de savoir si le bestiau va mourir… mais quand et de quelle manière, un régal (ou pas, si on est de l’autre côté de la barrière). Bref, du bon grain et de l’ivraie jusqu’à l’ivresse.

En vrai, il y a des avis qui donnent envie d’acheter les bouquins sur le champ, mais ma banquière serait contre et mon temps de lecture également, du coup ne pas en parler m’aide sans doute à faire le deuil ou à attendre la retraite (parce qu’ouvrir un compte tipee pour me faire rémunérer à lire des livres je veux bien mais si en prime il faut que je « partage » une opinion de manière bankable, j’vais avoir du mal). En revanche, glisser sur les rubriques autour des sorties poche et de l’actu n’agite en moi aucun soubresauts culpabilisants, le pire c’est que j’y pioche allégrement quelques rappels ou bonnes idées, mais comme plutôt comme s’il s’agissait de réminiscences et non d’informations.

L’interview de la traductrice Michelle Charrier est intéressante parce qu’elle permet de faire connaissance avec une traductrice qui cherche presque à s’effacer totalement derrière les ouvrages qu’elle traduit. Chemin faisant on prend plaisir à découvrir son quotidien et son humour, mais également les changements intervenus dans ce milieu (j’espère que certains traducteurs récents ont le même parcours qu’elle, mais j’ai des doutes) et au final on s’interroge sur la « place » à donner aux traducteurs dans l’édition (personnellement, j’ai tendance à les prendre de plus en plus en compte, mais ce n’est pas encore un réflexe acquis).

La « scientifiction » nous propose de voir si la Force est bien de retour dans l’épisode VII de la saga. J’ai apprécié cet article car il propose une « lecture » de trois éléments (un pouvoir de la force, un extraterrestre et une arme dévastatrice) donnant lieux à trois visions scientifiques, la « lumière lente » (que je ne connaissais absolument pas) est appréhendée de façon universitaire (explication du principe, des protocoles le tout à l’aide de publication scientifique), les extraterrestres étudiés débouchent sur un abrégé de taxinomie en nous montrant que distinguer les espèces n’est pas chose facile et l’on repart dans le monde de la physique appliquée dans la dernière partie (un moyen de voir que faire exploser des planètes n’est pas si simple… même, surtout si l’on dispose d’un gros canon). Bref, passionnant comme d’ordinaire.

Si je ne vais pas revenir sur la nouvelle de Matheson délivrée dans ce numéro (ou comment écrire un chef d’œuvre en trois pages),  je tiens à souligner la qualité du texte livré par Laurent Genefort.

Il s’agit d’une longue nouvelle (ou novella vraiment ? si oui, elle m’a paru courte) prenant place dans l’univers D’Omale cher à l’auteur, un texte mettant en scène un Carnaval (son titre l’indique) et un procès en vue d’un divorce. Installé confortablement dans un endroit moelleux à souhait, du thé sous la main, un énième jam de Phish en fond, j’étais prêt à me délecter de ce long texte lorsque les premiers chapitres m’ont déçu. On passe d’une pulsion érotique naturelle à la mise en accusation  et à la préparation d’un divorce, certes il s’agit d’une relation inter-espéces et cela peut poser des questions mais je me disais que l’auteur allait beaucoup trop vite en besogne. Les personnages étaient à peine mis en place qu’ils étaient noyés par la banalité de la thématique, les dizaines de pages à venir s’annonçaient pesantes. Apprendre à lire c’est apprendre à se taire, à relire, à s’apercevoir que l’on lit mal, que l’on se fait trop confiance, ce qui était bien le cas ici. A force de voir ou de lire des scénarios bâclés, éculés, réécrits par les producteurs on peut en oublier qu’il existe encore des auteurs qui savent raconter une histoire et qui utilisent un matériau « déjà vu » et « cliché » pour poser une problématique «banale » afin de mieux en extraire des réflexions pertinentes. Alors oui, il est difficile de ne pas voir une réflexion autour de la notion de « valeurs » humaines et politiques dans ce texte. Simplement, on pourrait se dire « ça parle du mariage pour tous », sauf que proposer ni plus ni moins qu’un amour entre deux êtres de deux espèces différentes (sur le plan biologique et culturel) l’auteur dépasse le confort de l’actualité pour interroger le fondement des lois, des préceptes, des valeurs qui sont les nôtres et auxquels on attache parfois trop ou pas assez d’importance.

Les personnages sont effectivement insignifiants et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que la banalité de la rencontre renvoie à la banalité de toute rencontre amoureuse, c’est rapide, pulsatile, inexpliqué, lourd parce que nos vis de citoyens lambda n’ont  rien de dramatiques ou d’héroique. L’amour est une rencontre banale – la plupart du temps – du point de vue social, d’autant plus lorsqu’il s’agit de le légiférer, de lui ôter toute dimension particulière. Choisir la banalité, c’est montrer à quel point il est dur de faire entendre la « voie de la raison » aux cœurs des arcanes judiciaires et politiques où il n’est question que de stratagèmes, de traitrises et de roueries. A contrecoup, on se prend le poids de notre cynisme quotidien, car tous les jours face à la guerre, face aux mensonges politiques, on a fier allure à faire la personne blasée, revenue de tout, à faire « celui qui sait », « celui à qui on ne l’a fait pas », mais cette pitoyable carapace, ce moyen de défense puéril et inefficace sert surtout à masquer du désintérêt pour notre semblable. Le système s’est déshumanisé est nous avons regardé le spectacle sans frémir, hochant la tête sous le poids du rationnel. L’anonymat du couple d’amoureux (le mâle n’a pour ainsi dire aucune existence, il n’est désigné que comme l’étranger et la plaidoirie du mari visera à en faire un « monstre », technique que l’on connaît parfaitement si l’on allume notre tv de temps à autre, tandis que la femelle n’a de métier que parce que son mari lui a obtenu une place) fait écho au panache médiatique d’un mari ayant rangé ses luttes dans le vestiaire pour mieux en sortir sa costume médiatique. Le couple illégitime n’a pas de noms, lui fait résonner le sien dans les alcôves du pouvoir. Pour autant, dire le nom de l’être aimé aura valeur de « vérité » et de « sincérité » aux yeux d’un expert un peu moins bouché que les autres. Vraiment ce sentiment de normalité, de triste banalité de départ dépasse nos habitudes pour nous interroger sur notre propre rapport aux pouvoirs et à la corruption de nos valeurs par des systèmes désincarnés à outrance.

Il y aurait beaucoup à dire sur le personnage de l’avocat qui lutte pour l’argent et la renommée (mais en affichant immédiatement la couleur ce qui l’exclue du cercle des cyniques)  mais dont l’intelligence fait briller une lueur d’espoir au sein du système. Miser non sur les valeurs des uns mais sur celles des auteurs (j’essaie de ne pas trop en dire) permet de dépasser le monde binaire que l’on nous sert à coup de shows politisés, il ne s’agit pas d’être « pour » ou « contre » mais de comprendre (ce qui ne signifie pas admettre) un comportement, une définition, une biologie différente de ce que nous avons pris pour norme, pour une borne indépassable.

Point intéressant, cette histoire de divorce se passe durant un carnaval (cf : l’autre parenthèse dans laquelle je précise que le mot est dans le titre), or l’histoire du carnaval se perd dans des conjectures complexes, entre les origines (diverses selon les régions), les récupérations et (justement) normalisations religieuses et culturelles qui ne parvienne pas pour autant à juguler son caractère anarchique et irrévérencieux, le travestissement et le déguisement plus ou moins monstrueux qui rappellent que bien souvent l’extérieur reflète l’intérieur et les lectures plus ou moins ésotériques (jolie série tv du même nom) artistiques ou sociales, le carnaval raconte, à l’opposé des institutions tentaculaires, notre besoin en un lien chaotique, festif et communautaire.  Un contexte parfait pour l’histoire qui nous est racontée.

Toutefois, c’est là que réside toute la subtilité de ce texte pour moi, le sens « social » du carnaval, son pouvoir unitaire, s’il peut avoir des accointances thématiques avec l’argument culturel mis en avant par l’avocat, ne se mêle pas à la personnification de la rencontre amoureuse. Dit autrement, il y a une part du texte qui interroge notre vision de l’amour à travers deux prismes institutionnels (l’un administrativo-politique l’autre culturel, pour le dire vite) mais jamais cette part ne vient empiéter ou généraliser la relation entre les deux amoureux, jamais le texte ne tombe dans la dénonciation facile ou dans l’appel à la généralisation à outrance.

Maintenant que j’ai passé des heures à dire une partie de tout le bien que je pense de ce texte, il me reste peu de mots pour le dossier sur Matheson, ce qui est une bonne nouvelle pour vous mais une mauvaise pour la partie de mon cortex se refusant aux raccourcis faciles.  La première chose à signaler est que je suis heureux de ne pas être un vrai bibliophile, sinon j’aurais eu à lire et à commenter le travail de A Sprauel, un travail titanesque pour lequel des centaines de fans commencent déjà à construire un autel à sa gloire, c’est un boulot magnifique. Ensuite, on s’aperçoit que pour pertinent qu’il soit le « choix Matheson » n’est pas si évident tant les éléments biographiques sur ce grand nom ne sont pas légions. La, nécessairement, courte présentation de l’auteur par Grégory Drake nous permet de mieux saisir à la fois les différentes facettes de ce que l’on nommerait aujourd’hui un auteur multisupports, mais également sa pudeur. Si les entretiens publiés sont de bonne facture, ils m’ont laissé sur ma faim car ils se concentrent plus sur la « deuxième » carrière de l’auteur (écriture pour la télévision et le cinéma notamment ) sans trop entrer dans les détails techniques ; le texte autobiographique que livre Matheson est quant à lui beaucoup plus surprenant, les considérations autour de la science, du surnaturel, de l’astrologie ou de l’amour donnent un éclairage surprenant à certaines parties de l’œuvre de cet immense auteur. La diversité de l’œuvre est reflétée à la fois par une le guide de lecture et par la présentation de « l’intégral » des nouvelles, cela va me permettre d’aller commander les trois volumes de nouvelles (je n’ai pas tout lu, loin de là, j’ai hâte) et de courir après la parution chez Rivages. D’ailleurs, le texte sur les polars écrits par Matheson est intéressant, je suis resté sur ma faim mais c’est de ma faute pas de celle de l’article qui propose une bonne analyse-présentation de ces écrits. L’air de rien l’article sur les adaptations de « je suis une légende » nous permet de comprendre en quoi « adapter » n’est pas chose facile. A l’air où pas mal de monde (encore des personnes qui « partagent » leur avis avec moult effets) part du principe qu’une adaptation existe en soit et qu’il ne faut pas comparer les deux œuvres et où il  semble cette comparaison ne puisse être un « argument recevable », il apparaît au contraire que poser la question de l’adaptation revient à poser la question du matériel de départ. Le récit de Matheson est un modèle du genre, par son style, son approche, sa construction, sa maîtrise, ses ambiguïtés et son pessimisme. Or, on s’aperçoit qu’en proposer une « lecture » contextualisée comme celle d’omega man gomme certains aspects aux profits d’autres (l’ambiguïté disparaît mais pas la paranoïa, par exemple), alors qu’en faire une adaptation « blockbuster » revient à vouloir tout gommer sauf le profit.  La question ne se résume pas à une notion rhétorique, elle nous oblige à nous positionner sur ce que nous souhaitons voir et lire dans la science-fiction, mais je reviens là-dessus un peu plus bas.

On l’aura compris, ce dossier est bien construit, abordable, touffu, informatif et il soulève autant d’envies que de questions (l’existence de « au-delà de nos rêves » par exemple, n’est pas mystérieuse mais nous interroge sur les choix de carrière de l’auteur). Certes l’article de Thomas Day sur « les maisons du diable » est pauvre et tout à fait inconvenant de sottise, mais sa médiocrité permet de se rendre compte de la grandeur des autres contributions. Il s’agit, sur beaucoup trop de pages, d’interroger les thématiques en jeu dans « la maison des damnés » de Matheson et dans « la maison hantée » de Shirley Jackson, une sorte d’exercice de style vain, pseudo-universitaire, long, ennuyeux et, pour tout dire, calamiteux à force d’enfiler les énormités et les contresens. Bon, pour de vrai j’ai lu ces livres il y a peu, j’ai pris quelques notes pour une même idée, j’ai eu la flemme et j’ai juste écrits quelques lignes sur l’un et l’autre… je suis donc tout à fait jaloux de cet article, c’est un parallèle littéraire qui s’impose tellement que bien souvent il est énoncé comme une évidence mais rarement analysé. La lecture qu’en propose Thomas Day se révèle donc indispensable (et indépassable à mon avis… donc, je jalouse).

Il me reste à parler de l’édito de ce numéro, un édito qui repose sur une citation de Xavier Mauméjean proposant une définition des littératures de l’imaginaire, sur un papier de Gérard Klein datant de 1977 et sur un appel à réunion des différents éditeurs indépendants du secteur. La définition de Xavier Mauméjean paraît simple mais elle soulève des questions autour de la fonction « imaginative » du cerveau se faisant elle suppose que l’on se place soit du côté neuronal, soit du côté de Genette, soit du côté de l’intertexualité de Bakhine (par exemple)  etc etc, je ne saurais dire si elle est pertinente mais elle a le mérite de proposer plus de pistes qu’il y paraît au premier regard. Je ne suis pas un grand amateur de Gérard Klein – pour des raisons subjectives – mais on peut effectivement constater que son travail date, tout comme celui de personnes comme Lacassin (autre grand défricheur) et que si quelques universités, quelques colloques, quelques profs (pas qu’à la fac’) s’intéressent ici et là à ces littératures, il y a surtout une sorte de dédain généralisé pour l’ensemble des productions. Concernant un appel à réunion des acteurs professionnels du secteur, pourquoi pas, ce n’est pas mon rayon. En revanche, la lecture de cet édito m’interroge. Les années passant je ne suis plus pour grand-chose en terme de culture. Les récupérations diverses et variées, la transformation des propos, le malaxage permanent des médias de toute production en un tout digeste me fait vomir. Parce qu’à mon sens il en va de ces littératures comme du policier (ou des « mauvais genres » en général… tudieu, pourquoi l’émission radio du même nom est passée de deux à une heure d’antenne, bordel), les petits clivages, les dissensions de ci de là se terminent canyons. Entre la production mainstream où ce qui importe ce sont les chiffres de ventes et la mise en avant de tel ou tel produit (parce qu’il est attractif, parce qu’il va servir de locomotive, parce que son adaptation sort au cinéma), les conventions où on rencontre finalement une bande de « geek » issue de l’imaginaire de série télé qui confond la plupart du temps collectionnite et connaissance (et je ne parle même pas de la transformation de phénomène comme le cosplay) et les amateurs éclairés qui sont de véritables encyclopédies vivantes mais qui ont du mal à survivre ailleurs que dans leur milieu fermé souvent aussi pontifiant et exigeant que celui des universités, je ne sais pas où sont passées les littératures de l’imaginaire que j’aime ?

 

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