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Je me souviens d’une conférence donnée à « Quai du Polar » (l’année dernière) durant laquelle un jeune auteur parlait de l’importance de la « première page », car avec le nombre de polars qui sort chaque mois l’amateur, le lecteur potentiel la lit et va sans doute se forger un avis (enfin suivre son opinion rapide et affective de l’instant) sur cette première page avant de se décider à acheter.lire ou non cet ouvrage. Je dois être un piètre lecteur potentiel.

Et ce pour deux raisons, d’une part je n’ouvre jamais la première livre d’un roman (enfin si lorsque j’ai décidé de le lire) mais toujours une page au hasard. Il est évident que cette démarche est stupide, trois notes prises au hasard dans un opéra ne rendront jamais compte de la puissance de l’œuvre. Rien de plus vrai, toutefois, j’ai  la faiblesse de croire que quelques mots, quelques phrases grappillés au fil de l’ouvrage peuvent apporter un rythme singulier, une tonalité, une évocation de l’instant qui va être à même de me captiver. Deuxièmement, avec le temps, j’ai tendance à faire confiance aux auteurs et aux éditeurs que j’apprécie ainsi qu’à mon libraire, dès lors je picore les fruits livresques vers lesquels je n’irais pas naturellement. Quelle idée de goûter des pommes lorsqu’on aime les poires, me direz-vous ? Il faut croire que l’idée de Hume selon laquelle le goût (artistique) est un sens comme les autres et que ce dernier peut être éduqué, me plaît bien. Le but n’est pas de tendre à une universalité bêtasse ou à faire croire que « je lis de tout » (parce que je n’ai tout simplement pas le temps) mais de pouvoir, à la manière d’un linguiste structuraliste en quête de paires minimales ou quelque chose comme ça, dire que « c’est de bon goût mais pas du mien » ou quelque chose comme ça, de toucher du doigt des sensibilités qui ne sont pas les miennes. Un bien piètre lecteur potentiel donc, sans compter qu’en prime je ne comprends toujours rien à la littérature. Bien évidemment ici et là je baragouine, je pérore et j’énonce des truismes ou des idioties, bien souvent en faisant fi de « l’effet traduction ». Ainsi, sur « la voie de l’ennemi », j’aurais dû parler des évocations de la nature qui servent de relais imaginaires entre les personnages et les cultures, mais que dans le même temps ils recèlent une puissance sensible assez forte et très nature writing, je n’aurais sans doute pas trahi l’approche de l’auteur, mais est-ce ma lecture de l’auteur ou ma lecture de la traduction qui parle ? Autant de questions, de pétition de principe qui font que, si l’on ne prend pas le livre comme un divertissement pour passer le temps en attend la prochaine occasion d’aller trimer,  eh bien l’on risque de pouvoir continuer d’éviter les certitudes et la qualité. Dur équilibre à tenir que de savoir lire.

Bref, j’étais devant un rayonnage de livres d’occasions, des trucs et des machins, lorsque j’aperçois un Rivages/noir que je ne connais pas (il y en a beaucoup, pas trop, jamais trop, juste beaucoup) d’un auteur que je ne connais pas, la couverture m’intrigue, je passe outre le « SP » en pointillé pour signifie « Service de Presse » et je repense à tout ceux qui revendent un nombre de livres incroyables comme cela (pensez à moi , nom de zeus), je ne lis pas le quatrième de couverture et me jettes page 80 et quelques sur une description de repas.

Et là, une fois le roman terminé, je ne comprends toujours pas. Régulièrement je pioche dans des genres que je ne connais pas (le light novel ou les écrits pour enfants par exemple) ou dans des collections que j’évite d’ordinaire (tout ce qui présente la littérature française d’aujourd’hui et qui en guise de style propose un envahissement des télés et des radios), régulièrement je repose le tout en étant heureux (la littérature jeunesse propose de très belles choses) ou déconfit (la grande majorité des best sellers fait peur tout de même, les listes de smeilleurs vents ou des salons du livre ça reste bof… certes c’est comme constater à quel point les couleurs des albums de bd « grand public » ne sont pas top top, c’est évident, mais tout de même). Vraiment, je ne comprends pas, le problème du bon goût pose le problème des limites, des règles, des genres, de la possibilité de construire une grille de lecture, et dans le domaine du polar ça donne la nécessité d’avoir à faire un tri. En effet, le polar est le genre populaire par excellence, vous en trouvez partout, tout le temps et la majeure partie du temps, si on excepte les deux trois grandes collections sérieuses qui s’en chargent avec amour et passion, ce n’est pas très bon. Enfin non, c’est au contraire de très bons produits de consommation, de fait juger ou jauger ces produits avec un œil d’expert ou de connaisseur (ce que je ne suis pas) c’est se prévaloir d’un goût certain ou c’est tomber dans l’ironie, la moquerie, c’est remplacer le « tout se vaut » du marchandising à outrance par une échelle de valeur et non par une volonté de transmission ou de curiosité. Donc le problème du polar est celui d’être un genre populaire tout en continuant à avoir quelque chose à dire, c’est de faire entendre la voix qui est la sienne et non la voix du mec qui annonce les promotions dans les rayons de la grande surface culturelle que l’on nous vend comme source d’émancipation, de connaissance ou d’autres valeur à la mode. Reste que je ne comprends pas, car même si je lorgne du côté des « écrivains » (des gens qui passent moins à la tv, des gens plus sérieux, plus habiles, plus artisans.artistes) français actuels, je ne retrouve que peu un tel talent.

Bien évidemment, il existe des petites pastilles télévisuelles bien pensantes avec le monsieur ou la madame de service qui vient vous expliquer, entre un reportage sur la guerre du moment et une satire ironique (toujours ironique et uniquement ironique) sur le meeting quelconque d’un homme politique quelconque, qu’il FAUT livre tel livre inédit, méconnu, culte et rééditer. Mais cette forme d’obligation culturelle aseptise d’emblée l’œuvre, elle la javellise dans un grand mouvement foutraque de bien pensance majoritaire. Ce genre de pastille existe mais n’aide en rien, au contraire. Je parlerais bien du manque cruel de littérature sur internet, mais c’est un vide trop grand à combler, on pourra juste dire qu’il est étonnant de voir à quel point la vulgarisation scientifique fait son chemin (de la physique à l’histoire en passant par la zététique) mais pas la littérature, à quel point le livre est réduit à l’état d’anecdote (enfin comme l’histoire la plupart du temps me direz-vous, ou le cinéma) et d’avis, comme si la littérature se résumer à « aimer ou non une œuvre et à contextualiser cet avis » c’est triste (mais gageons qu’il y a des exceptions).

Bien évidemment, il y a toujours du positif à trouver (et quand un gentil neuro-ergonome vient vous faire des caisses sur le biomimétisme comme deuxième renaissance culturelle, il faut en retenir les anecdotes – pour le coup – et oublier qu’il doit faire partie d’un joli think tank libéral… imitons la nature, arrêtons le pétrole… faisons comme google et microsoft qui ne trustent pas du tout les inventions des autres, qui ne polluent absolument pas, qui n’essaient pas du tout… bref), mais je ne comprends pas pourquoi dans un geste de fanfaronnade suicidaire, dans un moment de panache et de fougue, un journaleux, un critique, un artiste ne vient pas défendre ce genre de livre ?

Parce que, si l’on cherche un peu – en ouvrant la page wiki qui lui est consacrée-, on s’aperçoit que Jean-Paul Demure a écrit des livres mais également des épisodes de Joséphine ange gardien…peut-être pour vivre (manger), peut-être par envie, par exercice de style vicieux ; et qu’une fois cette info en tête on se dit qu’il devrait faire la une des journaux : l’un des plus grands écrivains français participe à Joséphine ange gardien. Ça aurait de la gueule (imaginez d’Ormesson faisant la même chose). Ce que je ne comprends pas, c’est ce silence. Il doit être connu et reconnu comme un putain d’auteur talentueux dans de bons et beaux milieux et si certains me lisent en connaissant son œuvre ils doivent me prendre pour un idiot (ils ont bien raisons), mais je ne parle pas d’un genre paumé, d’un auteur étranger inconnu ou obscur, d’un mec mort depuis 450 ans, je parle d’un auteur français vivant qui écrit des livres populaires, il devrait être enseigné à l’école (peut-être que ça ferait chier l’auteur), on devrait lire son livre à la place du jt. Je suis peut-être un piètre lecteur, je ne comprends peut-être pas ce que je lis ou mal, ou de travers, mais bon dieu : quel livre !

Alors de manière évidente, vous avez droit à un portrait de la campagne ardéchoise taillé directement dans le bois à la hache et sans anesthésie. L’approche est un mélange entre une trame tragique (classique), un traitement régionaliste (détaillé) et un humour féroce (porteur de sens et de corrosion), un mélange admirable. Souvent on entend vanté (à juste titre) la qualité d’écriture d’un James Lee Burke, d’un McCarty et d’autres qui sont capables d’évoquer le souffle de l’amérique, la puissance des paysages, mais franchement ce texte n’a rien à envier à ces grands auteurs, nous ne sommes pas ici dans la gentille campagne mignonette, nous sommes dans le village, dans la paysannerie, dans un état des lieux de la glèbe avec tout ce que cela comporte de nature et de férocité. Tout y passe, le café avec les étrangers que l’on sert mal, les haines et les rancunes qui couvent depuis des décennies en un circuit fermé ridicule mais cannibale, les réflexions sur le monde, la moquerie du randonneur que l’on effraie à l’allée pour mieux lui vendre des produits au retour, les rancoeurs, la pauvreté qui s’installe (avec tacle sur la politique de l’Europe et tacle sur la bêtise de certains paysans) la liste est longue, chaque personnage, chaque scène à un sens, porte en elle une complexité et une noirceur à vous déciller les yeux au napalm. On pourrait croire à du vitriol gratuit, il n’en est rien, car la maîtrise stylistique est au rendez-vous. Un couple de paysan et sa fille reçoit un stagiaire à dîner, le père tient la place symbolique, la mère décide en coulisse, la fille charme aussi discrètement qu’un tractopelle… la présence du stagiaire change la donne, à la manière d’un Julien Sorel (le vrai pas celui d’une comédie musicale à la con). Et là, la fille qui mâche bouche ouvert mais avec « des élégances des lèvres », le père pas dupe mais qui s’énerve, la mère qui tombe ses défenses en qui change la nourriture proposée (plus encore, le narrateur nous montre comment elle parle d’ordinaire au touriste, en se faisant passer pour une idiote afin d’avoir gain de cause, et comment là sous le plaisir de la rencontre elle termine ses phrases et se fait comprendre, moment fort, détail pertinent, d’autant que cela va inquiéter le mari en retour… on est là au plus juste du comportement humain, dans la précision chirurgicale du style qui fait mouche car le tout reste fort, puissant, évocateur avec le recul moqueur qui apporte à l’ensemble du tableau une touche de tristesse), plus loin ce stagiaire étranger que l’on soupçonne d’être en enquêteur déguisé, s’avère être un étudiant aboulique (de plus) sans plus de vocation que de savoir faire. Cette scène (si l’on avait voulu évoquer la tragédie de plein fouet, on aurait opté pour la scène d’habillement de la jeune paysanne quelques pages plus haut, sans mère, avec un père qui en fait une bête de somme, têtue et inculte elle est « aidée » par sa tante… toute la singularité, l’ambigüité de la situation contenue en quelques phrases du type « toujours ce sentiment de pitié pour la pauvre sauvageonne et l’envie de lui cogner la tête contre la vitre, pour se soulager les nerfs ». Si plus loin Demure interroge la parole d’une paysanne ici c’est le non dit, le nœud mental qui est exploré) est manié avec habilité, on y croise la paysannerie (plus à la manière d’un Balzac que dans un Zola, car, à mon sens, le style cherche plus à trouver le geste juste qu’à expliciter un comportement), une critique du monde paysan (en cela nous sommes bel et bien dans le polar, dans une humeur acide et lucide), un cadre naturel et culturel mis en avant et parfaitement rendu (précision et connaissance, sans lourdeur ni niaiserie) le tout en utilisant une trame tragique des plus classiques justement dans un aspect classique : une tension territoriale, un pouvoir et des rivalités complexes, une jeune fille en fleur, un étranger séduisant qui arrive (sur une moto rouge !)… difficile de ne pas se dire que cela va se terminer en bain de sang, tellement difficile que l’ouvrage débute par le bain de sang en question. Tous ces aspects s’entremêlent avec brio, on ne peut lâcher le livre des mains, on en ressort lessivé, rincé, ayant exploré des territoires inconnus de notre propre imaginaire, ayant écouté une voix singulière et forte, ayant profité au maximum du voyage.

Je dois être un bien piètre lecteur de croire que cet ouvrage est un ouvrage populaire.

ps : alors, bien évidemment, en guise d’avis il s’agit plus d’un épanchement, d’une occasion pour dire du mal ou du bien, pour enfoncer une porte ouverte. Tout le monde le sait bien qu’il y a un gouffre entre la littérature et la « réalité du marché », mais j’aime à croire que de tels ouvrages pourraient être présentés à plus de monde, ça revient sans doute à croire que marchander avec une dictature va permettre au peuple de s’émanciper, ça créée de l’espoir con plutôt que de l’action mais bon, un plaisir vicieux de misanthrope sans doute. Toutefois, au-delà de l’aspect « ce livre est bien », il faut en retenir le style, la langue ciselée et fine, un vocabulaire parfois précieux, raffiné, choisi, lyrique, mêlé à la langue du crû, à des expressions idiomatiques, à une recherche lexicale puissante (à vous foutre dans le fossé), vraiment c’est une véritable écriture, un sacré style !

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