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La-Voie-de-l-ennemi

Il  faut lire l’œuvre de Tony Hillerman, encore plus impératif est la nécessité de la découvrir dans l’ordre. Bien évidemment pour suivre l’évolution de ses personnages, mais surtout pour en cerner l’évolution interne, les tournants et les tourments qui la composent. Certains lecteurs n’entreront jamais dans son univers, d’autres s’en détacheront au moment d’un choix de l’écrivain, toujours est-il que c’est, avec James Lee Burke par exemple, un univers à découvrir.

Ce premier roman met en scène le personnage de Joe Leaphorn, mais le véritable « héros » du roman se trouve être un professeur en anthropologie en quête de… en quête de beaucoup de choses et avant tout de lui-même. Une histoire des plus banales qui va s’avérer être des plus passionnantes, à la manière de la découverte de votre premier mille-feuilles (rien de moins, et j’entends une vraie bonne pâtisserie). Déjà l’édition est belle, la traduction est (comme souvent, toujours, chez rivages) superbe, le titre respecté (avec l’accord de l’auteur) et nous bénéficions d’un glossaire volumineux (une quinzaine de pages pour un polar en édition poche, ce n’est pas rien) en fin de volume, glossaire absolument indispensable ou tout à fait dispensable, cela va dépendre de vous. En effet, le glossaire est présenté par l’édition française avant de faciliter la compréhension de la culture Navajo, d’éclairer des références ou des comportements, mais on peut très bien s’épargner sa lecture si l’on souhaite plonger directement en apnée dans l’enquête (en apnée ici signifiant : avec presque aussi peu d’éléments que le personnage principal).

La première couche du roman est son intrigue, une histoire de fugitif, d’assassinat, de fouilles, de recherche anthropologique et de temps qui passe sans que l’on puisse vraiment s’en inquiéter. Une histoire dont les pièces sont éparpillées, qui ne font pas sens mais qui, au final, révéleront une image parfaite et lisse. Il faut l’avouer cet aspect du roman est la plus « faible », quelques décennies après sa parution ce n’est pas son aspect vieilli  qui saute aux yeux mais le fait qu’elle repose sur des ressorts plutôt feuilletonesques (utilisés avant et après l’ouvrage). Des éléments qui donnent au lecteur une forte impression de déjà vu ou de déjà lu. Rien de mal à cela, d’autant qu’il y a là un véritable savoir faire, de nombreux chapitres se terminent par une péripétie, une découverte ou un retournement de situation très « page turner » (ou feuilleton donc) qui vous donne envie de tourner la page pour en savoir plus, et une fois cette page tournée vous vous retrouvez aux prises avec un autre personnage embarqué sur un autre plan de l’aventure, de quoi vous frustrer (dans le bon sens du terme) et vous faire faire une nuit blanche des plus saines. Comme parfois l’originalité est recherchée par les lecteurs et mise en avant par les éditeurs, on pourrait voir ici une forme de simplicité, de facilité. Il n’en est rien, car la mécanique est bien ficelée et fonctionne à merveille. Bien évidemment si l’on ne juge l’œuvre qu’à partir de cela, elle ne mérite pas le détour. Dans un deuxième temps, se détache les personnages. Là encore le méchant de l’histoire ne brille pas par son originalité, mais il permet à l’intrigue d’avancer et de nous captiver par son aura de mystère, par les secrets que sa présence dévoile. D’autre part, c’est le catalyseur permettant aux deux héros d’émerger de la brume de l’anonymat. Leaphorn est un enquêteur de la réserve, un homme à l’écoute, qui connaît les us et coutumes de son peuple, qui doit faire avec mais qui n’en accepte pas pour autant les atermoiements (le voir passer d’une personnage à l’autre pendant un rituel pour obtenir des informations est un régal de réalisme et de frustration, nous sommes loin du cliché de l’indien qui est chez lui et à qui tout le monde se confie comme par magie). S’il est plutôt « absent » de l’intrigue, l’auteur a eut la bonne idée de « l’utiliser » à bon escient, c’est-à-dire de manière naturelle et élégante. Il réfléchit, il prend le temps, il met au point des plans, sait lire une piste… mais tout cela ne le mène pas à une solution bienvenue, plutôt à une suite de question, il est en quête d’un mobil, d’une suite d’actions logiques qui fasse sens. Il est certain qu’il n’incarne pas (pour reprendre un terme « à la mode ») une idée de la justice, qu’il ne ressort pas du cadre narratif comme une figure à laquelle identifiable, toutefois il n’est pas non plus « un rouage rajouté », un élément décoratif, il donne plus qu’un prétexte à l’enquête, il lui donne un visage, une réalité (culturelle et policière). Il sera grand temps d’y revenir lors des autres tomes.

Le personnage de McKee, en revanche, se détache vraiment de nos habitudes. Professeur cocufié, il végète dans une errance administrative (à corriger des copies, ce qui est toujours vrai de nos jours dans les facultés… enfin si on oublie le poids des publications) en se remémorant ses « glorieuses » années sur le terrain. Entre illusion amoureuse et espérance professionnelle, McKee est en quête d’aventure, de romance et de reconnaissance. Comme toutes les quêtes dignes de ce nom, celle-ci va prendre la forme d’une fuite en avant. Et si l’intrigue est mise clairement en avant, il n’en va pas de même pour ce qui est de la construction de ce personnage, ses failles sont rapidement visibles mais elles nous mènent sur une fausse piste. Prototype du « chercheur », du prof mal dans sa peau, mal dans sa vie, McKee ne « vaut pas tripette », il semble à la traine, honteux de ses questions, honteux de son niveau de langue (en baisse), de ses propositions quant à l’enquête, en revanche – en parfait intello- il tient à prouver ses théories, il « lit » les événements comme autant de pièces à ajouter à sa structure, il analyse sans vivre les choses. On s’en doute, les péripéties vont le forcer à changer d’attitude. Nous abordons ici, l’aspect aventureux du roman. En effet, si l’enquête reste palpitante elle est comme déconnectée de l’univers des personnages, c’est une pièce rapportée (nous ne sommes pas dans les aventures de Longmire dans lesquelles la vie intérieur résonne de la vie extérieure, par exemple) pour ainsi dire, car le lecteur n’a pas assez d’indices pour élucider le mystère (s’il le peut c’est uniquement du fait d’en avoir déjà lu des similaires). C’est donc l’aventure qui va prendre le relais, les situations vont prendre des tournures tragiques et le dernier tiers du roman va être tendu, chaleur, péripéties, rebondissements rien ne nous sera épargné (sans que l’enquête en pâtisse) ce qui tranche avec le début plutôt descriptif et lent de l’histoire. Or, si ce point (croustillant et caramélisé à souhait) est de bon aloi et montre que loin de s’enfermer dans une vision unique Hillerman parvient à tirer le meilleur de sa situation de départ, il ne s’agit pas seulement « d’éveiller » McKee. Faire vivre des aventures hors normes à un héros pour le révéler à lui-même, pour nous le faire idéaliser est une posture payante (pourrait-on dire) c’est, peu ou prou, ce à quoi on s’attend, or c’est là que l’auteur va nous surprendre. Son personnage est cultivé, fait preuve de bon sens, de raison et surtout, il est conscient de ce qu’il vit. On l’imagine un peu à bout de souffle, un peu « en retrait », mais il dévoile des capacités assez inattendues et, pour tout dire, captivantes. Son expérience dans l’armée n’en fait pas un surhomme mais un homme préparé à rencontrer et à répondre à un ennemi, en sus de ça il sait jauger une situation (la culture de son ennemi par exemple)  et en tirer parti, il essaie d’être intelligent sans jouer au plus fin, il se rend compte qu’une position anormale peut entrainer de la déviance chez autrui, autant de réaction qui montrent qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que la passion pour la culture Navajo n’est pas un prétexte utile pour déverser du savoir sur la tête du lecteur, l’environnement est mis à contribution sans non plus tomber dans le cliché. C’est parce qu’il est admirablement construit que ce personnage nous permet de naviguer d’une couche à l’autre, mais surtout de goûter à l’homogénéité de l’ensemble.

Car à lire les considérations anthropologiques, les chants, les rites ou les considérations morales on pourrait avoir peur d’un livre pour étudiant en première année déguisé en polar pour essayer d’être populaire, alors qu’il n’en est rien. Même avec le glossaire, on se retrouve perdu, déboussolé dans un tel monde, les rites nous perturbent et surtout les mensonges et les dialogues à demi-mots rendent compte de la vie de cette communauté. Entre croyances, faux-semblants, mythologie, gestion de la culture de consommation, pacotille et ragots (à gogo !) il ne s’agit pas du tout de s’asseoir au coin du feu pour fumer le calumet de la paix mais d’accepter de ne pas tout comprendre, de n’entrevoir qu’une partie de la vérité. Le roman est intelligent car en même temps que l’on comprend qu’un rite indien peut être vécu de l’intérieur de différentes manières et qu’il peut être une épreuve pour certains, une désillusion pour d’autres ou encore une occasion de faire la fête pour la plupart ; McKee entrevoie la puissance, l’aura psychologie de ces croyances (sans besoin d’un rite de passage) sans y perdre sa raison, sans y gagner une force mystique mais en touchant du doigt les forces qui animent une population.

L’ensemble fait plus que « tenir debout » ou « surprendre pour un premier roman », c’est du grand œuvre. Au fil des ans et des tomes, la série a su gagner ses galons de « série culte », de pierre de voûte du « polar anthropologique ».  Toutefois, d’une part cette image pourrait trop facilement faire le véritable travail d’écriture et de sensibilité qui se cache derrière cet aspect et d’autre part il convient de ne pas confondre une approche anthropologique ou folklorique sérieuse avec un décor rococo de mauvais goût, avec un amoncellement de clichés pour touriste. Lire ce roman c’est accepté de ne pas « tout admettre » tout en prenant un plaisir fou.

 

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