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Ce qu’il y a d’intriguant dans ce court roman (cette novellas ?) c’est qu’elle ne percute pas le lecteur, disons qu’il ne s’agit pas d’un de ces récits courts qui vous laisse sur le carreau, au bord du ring, avec une conscience attendant que la morphine aura cessé de faire effet pour vous donner de ses nouvelles. Il ne s’agit pas non plus, d’un récit complexe qui vous oblige à vous (re)poser pour le digérer. Il s’agit d’une littérature que vous précédez, qui vous force à regarder en arrière, vers cet endroit, ce passé qui vous semblait pourtant si familier.

Peut-être est-ce dû au changement de pronom ? Au départ, le personnage principal (enfin celui qui le deviendra) est un « il », l’un des rouages d’une famille en proie aux prodromes de ce qui deviendra une crise sociale, les commandes de la guerre, les illusions hippie, l’émancipation n’y changeront rien, la société fait uniquement tout ce qu’elle sait faire : elle est en crise.  Dans ce maelstrom qu’on ne nommerait qu’après coup, Phillip est un garçon qui cède aux instincts du moment, qui va où le vent le mène, il casse des vitres, traine, méprise son jeune frère plutôt que d’avoir à affronter le départ de son père, il console sa mère sans trop savoir pourquoi il a pris la peine de la décevoir, il s’engage parce que… parce que ça semble être une bonne chose à faire.  Un ton réaliste, quasi naturaliste, un passage en revue des événements qui conditionnent le choix de tel ou tel syntagme plutôt qu’un autre, et puis, une fois les choix arrêtés, tout devient linéaire, forcément linéaire. On s’engage, on se forme, on perd des camarades que l’on connaissait à peine, on accepte de ne pas être assez vieux pour être reconnue, on obéit.

Le sens du minimalisme de l’auteur est un sens de la justesse plutôt que de l’économie, une forme de rasoir logique, du moins l’introduction en a le goût. Ensuite, lorsque l’on passe à la première personne, on croit saisir le fil, on croit comprendre que le personnage va exister parce qu’il va lui arriver quelque chose, qu’il va prendre une décision (ou non), qu’il va y avoir l’un de ces instants formateurs.fondateurs qui vont donner un sens à ce que sera sa vie. En un sens, nous avons raison et l’ouvrage nous mène bien à un point de tension étrange et ubuesque. Trois nouveaux pour garder un hangar à munitions, un incendie, le refus de répondre au bon sens, l’opiniâtreté dans le respect des ordres et… tout bouscule. Si ce n’est que rien ne bascule. La force du récit, à mon sens, est ici dans cette tension, cette accumulation de petits cliquetis qui obligeront le narrateur à donner un sens à cet événement, qui l’amèneront à voir une logique entre cet événement et ceux qui vont suivre. La fin de l’ouvrage reprendra ce « je » homogène, presque salutaire à force de lucidité et pourtant si éloigné de la « vérité ».

Car entre ces deux moments, entre la menace d’un incendie et des vols, il n’y a pas de « logique », il y a les décisions d’un homme, d’un soldat, d’un qu’on a choisi de dénommer camarade, parce que ça va plus vite, parce que ça permet d’avoir une expérience à partager à défaut d’avoir quelque chose en commun. Il y a dans cette singularité sociale, les autres nous refusent leur compagnie car nous n’avions rien vécu ensemble alors créons notre propre vécu pour exister, reproduire un schéma, un fatalisme des plus terrifiants.  Entre ces deux moments, donc, on repasse à la troisième personne pour mieux suivre les errances d’un personnage, en marge, d’un homme que personne ne comprendra jamais vraiment (pas même le lecteur, c’est aussi la force de l’auteur que d’éviter un levier moraliste, on devine ses intentions, sa quête d’attention, d’affection autant que l’on ne peut saisir le décalage social qui est le sien).

Au final (ici il convient de sauter quelques étapes indigestes), nous avons droit à un récit fort, formateur, que sous tend une logique, une morale, mais tout ceci est autant le fruit d’événements sociaux, familiaux, structurants que de la romance que nous prenons pour de la logique et sur laquelle nous fondons nos principes de vies. Le récit se propose de saisir un moment, de montrer combien dans un contexte précis, il prend une forme précise, combien il est investi d’une force morale, combien il se doit d’être exemplifié pour et par le plus grand nombre, mais combien il reste, in fine, incompris (et qu’il est vain d’essayer d’en venir à bout).

Tout ceci nous le savons déjà, nous l’expérimentons chaque jour, mais nous ne regardons jamais dans ce coin sombre, nous laissons notre machinerie interne fabriquer la pate molle et odorante de notre bonne conscience et si, par malheur, on regarde en arrière on se fige dans la prostration culpabilisante (ou le haussement d’épaule pour avoir… à ne pas culpabiliser), plutôt que d’avoir à interroger nos romances. Un récit qui se propose de venir ouvrir la pièce où l’on enferme notre écrivain personnel à coups de pied de biche.

Bien évidemment, dans une lecture plus intelligente, on voit tout de suite que ce roman interroge la notion et la construction du « nous », en utilisant la nécessité d’un « je » issue d’un autre « nous » (le nous familial engendre un individu qui va se confronter à d’autres pour…), mais je devais avoir envie de m’interroger sur l’enchâssement des personnages.

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