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Cela ferait, et il faut s’en réjouit, un mauvais film. Il est des oeuvres de qualité qui ne vous parlent pas, elles ont tout pour vous plaire (mêmes horizons, couleurs, fumeroles que vos envies) mais, rien à faire, elles ne vous parlent pas. Il en est d’autres, c’est le cas ici, qui au détour de quelques mots, vous parlent et tant pis pour les erreurs, les raccourcis, les facilités, les pièges et les affects… elles vous parlent.

Plus que d’ordinaire, il va être ici question d’évocation, de subjectivité et non « d’analyse » ou d’avis, préciser ce qui m’a plu dans cet ouvrage reviendrait à trop en dire. Le nature writing propose de mêler des descriptions de la nature à une intrigue. Dit comme ça on dirait une mauvaise recette, ce qui est normal car trop souvent le nature writing -comme toutes les approches artistiques – tombent dans ses propres travers, dans une sorte de « je n’ai pas besoin d’intrigue, de personnages, d’idées puisque je peux caser des descriptions lyriques de la nature », de fait on se retrouve à lire une sorte de planche naturaliste à peine ébauchée, une carte postale vintage, faussement patinée par les ans, des arbres en toc, des écureuils empaillés et deux trois chouettes ou prédateurs pour terminer le cahier des charges. Il faudrait citer Harrison et quelques autres (même Crumley) pour voir que ce qui se situe au creux de cette approche c’est avant tout l’honnêteté. J’ai toujours en tête l’écriture de Rick Bass, sa manière forte, intense de ramener à lui la couverture du monde, de s’approprier (un court instant) le paysage pour nous recouvrir de sa superbe, et combien sous ses airs assurés de fins connaisseurs naturalistes se dissimulent de l’humilité et de la nostalgie.

C’est cette honnêteté de l’écriture qui doit toujours se défendre de devenir une posture qui, parfois, vous happe au coeur d’un roman de nature writing.

Un vieux tueur qui attend, sagement, les policiers venus l’arrêter sur le pas de sa porte, un adjoint du shérif qui a en charge de le tenir en joue et qui en profite pour interroger l’interpeler à propos des pommes qu’il fait pousser dans son verger. Il y a dans cet instant, le refus du symbole, le refus du fruit défendu, le refus du choix moral, il y a cette question pratique, pure pourrait-on dire, de l’espère de pomme. Forcément, il en reste quelques uns trop mûres, mais rétives à vouloir se plier aux lois de la gravité (là on peut voir, non pas un symbole, mais un signal métaphorique), que Val, l’adjoint, peut cueillir, inspecter, humer pour émettre un avis. Cet instant, improbable, j’y ai cru… à partir de là, le reste est littérature.

(c’est bien, ce n’est pas pompeux du tout).

Plus sobrement, cet ouvrage est un ouvrage magnifiquement composé, tout y est lent (hypnotique semble être le mot à la mode pour le décrire, ce qui ne me convient pas, car, au contraire, l’ouvrage prend le temps de décrire, d’expliciter, sans vouloir faire croire à autre chose), précis. On amasse des images, des instants, comme John le vieux meurtrier à accumuler les cadavres et Val accumule les photos des morts qu’il déniche çà et là dans les bois. Toute cette collection, tous ces pas, mènent à la mort. L’un se destine à être un bourreau sans coeur, froid et efficace, l’autre semble être destiné à devoir expier la faute d’une autre. L’histoire est macabre, car on aimerait que la rencontre entre les deux engendre une tension, un stress, une intrigue mais il n’en est rien. Ces deux là se comprennent parce qu’il porte la mort sur leur dos. Il ne s’agit pas de compassion, d’empathie ou d’explication mais d’errance, d’insomnie, de parole à demi-échangée.

Il n’y a pas de mystère, d’enquête, de traitrise, d’horreur ou de ces sentiments « trop humains » qui permettent de romancer une vie, de faire croire à la bascule entre un quotidien que l’on traine et une téléréalité quelconque. Pourtant, il y a un trop plein (ou un vide), il y a une singularité, des chemins qui se croisent de façon organique. L’intelligence de l’auteur c’est, nature writing oblige, de « laisser faire la nature ». Combler le vide par de longues descriptions aurait été intéressant (et pour le moins efficace), donner à lire des comparaisons entre l’être de nature et l’état de l’âme également, seulement il opte pour une double lecture. D’une part la nature, les paysages, les couleurs, la lumière semblent comme en désaccord avec les événements, le premier meurtre de John (celui d’une vieille dame) est baigné dans une lumière blanche, dans une aura de tranquillité et de pureté, de même lorsque Val trouve un cadavre l’étendue de neige qu’il traverse lui semble étrangère. Les points de rencontre entre la nature et les personnages se situent lorsqu’il la regarde, l’utilise et là, pour ainsi dire, tout change. Les remugles d’un étang deviennent irrespirable, la marche dans les montagnes devient éreintantes, la nuit est lugubre (et non apaisante), les branches d’un arbre deviennent des griffes de coyotes.

On pourrait, à bon escient, se dire qu’à la pomme du début correspond un serpent de la fin, toutefois, non par refus de l’écriture ou du style, c’est la perception décalée, déconnecté du réel, du naturel qui m’a semblé le plus captivant dans cet ouvrage.

Roman concis, précis, dense, ces arpenteurs propose un tableau convainquant car tout s’y mêle sans nécessité d’avoir à trop en faire, il nous interroge sur la moralité et sur ce que l’on choisit de voir et de laisser paraître.

 

 

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