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Ce roman me pose problème. Ce simple constat est déjà une bonne chose, puisque la pire chose vis-à-vis d’une œuvre est l’indifférence, ce que d’ailleurs les marchands de tous bords ont bien compris. Reste que mon avis est loin d’être partagé par suffisamment de mes neurones pour permettre de faire un feu d’artifice à une irm (mince pas de jolie publication dans une jolie revue spécialisée pour faire grimper en flèche mon sérieux de chercheur). Norfolk propose un véritable roman avec des vrais bouts de littérature, de personnages et d’audace dedans, reste que la somme des ingrédients ne m’a pas entièrement convaincu.

J’avais peur d’un mélange entre l’indépassable (ça part bien, on fait dans le léger aujourd’hui) pendule de foucault et le maître des illusions (de donna Tartt), une recette difficile à maîtriser, entre précision et description alambiquée, entre rigueur et imagination débordante, mais qui pouvait également augurer du meilleur. Avoir peur d’une telle prouesse est une sensation à double tranchant, après tout on côtoie ici cette amère douceur qu’est l’espoir. Avec une époque fortement mise en avant (principalement la Londre de la fin du dix-huitième) avec des toponymies et des descriptions complexes, ainsi qu’une évocation détaillée de la politique de l’époque et des différents milieux sociaux, le lecteur est en face d’une œuvre qui affiche ses ambitions. Pourtant, même s’il ne s’agit pas, loin de là, d’un décorum pour lecteur historien (l’époque joue un rôle crucial dans l’intrigue que l’auteur nous propose), c’est l’évocation de l’antiquité qui intrigue, au point de la submerger, le lecteur.

Lemprière est un jeune garçon fasciné par l’époque antique et encore plus par la mythologie, il vit dans un monde de chimère, d’illusion, de rapport fiévreux à cette culture. Véritable érudit il semble ne pas parvenir à conjurer ses fantasmes, ses psychoses pour s’établir dans le monde réel. C’est ce personnage charismatique car inapte et enfiévré qui porte véritablement l’ouvrage, tirant profit (les ayants créés) de ces particularités ses adversaires ne vont avoir de cesse de lui faire subir des épreuves toutes plus folles les unes que les autres, calquées sur les mythes étudiées par le jeune homme, ces événements l’amèneront toujours plus prêt du précipice.

S’engage alors une course poursuite étrange entre le lecteur et le roman. La première, longue et superbe, scène d’introduction donne la tonalité du récit, on assiste à la vie passionnée du jeune homme, éperdu de savoir et d’amour, il se laisse subjuguer par le tableau qu’on lui présente au point de ne pas en saisir la réalité et la portée. Le lecteur a du mal à saisir le « vrai du faux », à comprendre de quoi il retourne, à savoir comment faire de cet épisode un « moment de vie », à remettre les éléments dans le bon ordre. Norfolk joue admirablement sur l’évocation, d’un côté le souffle épique de la mise en scène nous emporte, de l’autre il intrigue et nous fait nous demander de quoi il retourne. On retrouvera ce processus plusieurs fois dans l’ouvrage et à chaque fois on se prendra au jeu. Si la répétition du mécanisme nuit quelque peu à son efficacité, les rouages paranoïaque de l’intrigue seront suffisamment ancrés en nous pour nous faire douter de nos sens, pour nous émerveiller devant de telle mascarade. D’autant qu’au milieu de l’ouvrage, un élément fait basculer l’histoire du réalisme-merveilleux dans la tragédie (amour impossible quand tu nous tiens), ce qui termine de nous accrocher au récit (pensez donc une histoire de complot séculaire renforcée d’une histoire d’amour tragique, quoi de mieux pour nous emprisonner dans les mailles du romanesque ?).

En plus de cette construction mêlant la répétition et le mystère, l’auteur aime à distiller des éléments éparses pour nous égarer ou nous donner de l’avance (du recul) sur le héros, ce qui entretient habilement le suspens. C’est justement ce qui me fait « décrocher » de l’ouvrage. La fin se déroule (entre autres lieux) dans un opéra, ce qui renforce l’aspect tragique de l’ouvrage et montre au lecteur que tout se tient, que le complot, la passion, les éléments dispersés de l’intrigue ne font qu’un, qu’il y a bien une unité d’intrigue à défaut de temps et de lieux. Un mécanisme narratif de bon aloi, s’il n’était pas constamment utilisé. Sans tomber dans cette manie de la culture populaire actuelle (enfin la culture « geek » si on veut, cette espèce de mélange nostalgique… pardon « vintage »… qui n’a de cesse d’avancer à reculons) consistant à pousser l’individu du coude pour lui expliquer tous les clins d’oeils, toutes les références, du récit ; j’ai regretté d’être trop souvent sollicité.

On ne comprend pas grand-chose au début, arrive ensuite une scène géniale (j’y reviens dans quelques lignes) puis après tout s’enchaîne de manière de moins en moins chaotique. Alors que d’un côté des nouveaux personnages surgissent, des soubresauts du complot se font sentir, des interrogations se font jour et que l’auteur fait de plus en plus d’allusions aux éléments qui se répondent (une conversation anodine sur les « tortues » prendra une ampleur dantesque quelques centaines de pages plus loin), on perçoit, dans le même temps, les ficelles d’une intrigue qui n’en ait pas vraiment une. Forcément, on aura vite compris, que tout cela est un « jeu », un écran de fumée, une mascarade, que le grand jeu n’est pas dans la mystification mais par la mystification, que le propos n’est pas de croire mais de faire croire, dès lors les révélations finales n’ont que peu d’importances. Il s’agira de donner des explications historiques plausibles de les patiner un peu symboliquement pour justifier toute cette agitation. Le lecteur en sortira déçu, mais qu’importe puisque la « vraie fin » n’est pas dans la résolution de l’énigme mais dans le triomphe de l’individu sur ses chimères. Que des éléments soient parsemés sur le chemin pour que le lecteur y voient des échos, des clins d’oeils, des références, qu’il se sente « intrigué » par tout cela mais qu’en fait il ne se cache rien de très concret derrière, pourquoi pas. Que l’intrigue avance laborieusement et que le lecteur est toujours deux dizaines de coups d’avance, pourquoi pas, cela permet de s’intéresser aux personnages ce qui est une bonne chose car ce sont eux le sel de l’histoire et pour la plupart ils sont bien campés. Que tout cela soit un peu vain, un peu amer, un peu déceptif, là encore cela a du sens.

A partir du la moitié du récit, j’ai cessé de prendre plaisir à contempler le mécanisme de la narration, j’ai cru que c’était parce que l’intrigue était lourde, mais je me suis trompé, c’est parce qu’elle ne parvient pas (à mes yeux) à reproduire ses exploits d’antan. La scène d’introduction est captivante, on se sent perdu dans un univers étrange, dans les rêveries d’un autre, mais c’est bien la scène dans la taverne qui m’a vraiment captivée. Ce roman est baroque, il en fait trop, il aligne les phrases complexes, les références alambiqués, le manque de clarté, il refuse les explications, les dialogues faciles, il nous piège dans une vision de peur par le non-dit. Seulement là où Drood (par exemple) de Simmon (sans doute son meilleur roman à ce jour) parvient à tisser une toile subtile entre paranoïa et précision réaliste, Norfolk ne semble pas pouvoir assumer ce côté baroque jusqu’au bout. Cette épisode dans la taverne est un jeu initiatique délirant, une mécanique complexe mais surtout démente, on ne comprend pas tout ce qui se passe, souffle là un vent de pataphysique mystique, l’antique vient s’encanailler dans un bordel, ça sent l’alcool, le sexe et le souffre pour un moment d’anthologie. Puis au fil du récit, on a l’impression que Norfolk éclaircit son propos, qu’il lui donne du sens, alors qu’il expliqué peu, nous laissant aux côtés de son héros dans un univers halluciné, il nous écarte des vapeurs et des fumées, il nous montre les coulisses. Le personnage de Nazim (tueur oriental vengeur) me semble être l’image de cette retombée sur terre, ses origines mystérieuses et romanesques intriguent, ses apparitions fantomatiques nous le font craindre, on ne sait où il se tient, puis il guette, il espionne, il guette, il espionne, il guette, il se trompe, il espionne, se fourvoie et finira d’agir sans guère de panache.

Roman de la démesure sous quelques aspects, ce dictionnaire de Lemprière étonne dans la production actuelle, il possède une véritable originalité, on se délectera de sa lecture, de ses personnages touffus et ambivalents, mais on regrettera un rythme trop lent ou trop rapide (la fin m’a paru tout à fait à bout de souffle).

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