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Souvent, tout le temps, je trouve l’écriture de ces quelques notes de passages tout à fait nulle et non avenue. Je n’ai ni le talent, ni le savoir pour parler des livres qui croisent ma route. Si je me « fais juge » je le regrette car je me dis qu’à la relecture je trouverai sans aucun doute d’autres choses à dire, me laisser peu de temps pour écrire laisse trop de scories et de fautes (sans parler des phrases sans sens). Le renoncement au partage via les réseaux sociaux fait de ce « blog » une pierre antique perdu dans les flots (sans que cela ne lui donne aucune aura ou vertu particulière, c’est un caillou de plus et c’est déjà trop). Le pire c’est qu’à parler des livres que j’apprécie j’ai toujours l’impression d’en faire trop sans jamais rien en dire. La question de la légitimité du propos doit toujours interroger celui qui a la prétention d’écrire, sans être un frein, elle doit être présente. C’est son absence qui me fait écrire sur ce bon vieux Lewis.

Il ne s’agit pas ici d’un avis, d’un compte rendu de lecture, d’une chronique, mais d’un choix d’édition, d’un « pourquoi lire cette édition accessible et populaire ? ». A force d’être cité, adapté, plagié, recopié, tronqué, trompé, raccourci, vilipendé et j’en passe, il en va de Lewis Carroll comme de tant d’autres, on l’oublie. Enfin, on le noie sous un tombereau de clichés et de certitude pour être bien certain qu’il ne refera jamais surface. Sans doute les adaptations de Disney et de Burton, n’ont pas aidé à lire et à comprendre cette œuvre. Et sans doute serait-il bon d’en analyser les contreforts pour s’interroger sur ce qu’est véritablement l’œuvre du conteur anglais, sur qui est Alice (je parle en terme de personnage de fiction pas de la véritable Alice à qui était destinée récits). Il serait intéressant de montrer combien « les Lumières » (enfin pas que cette école disons « un courant de pensée » qui nous mènerait à une lecture de Rousseau, dont nous parlâmes il n’y a pas si longtemps… mon dieu, tout est lié) on relégué au loin l’apport des contes, combien l’éducation de l’enfant devait être édifiante, devait lui apprendre à devenir un homme, pour ensuite célébrer l’arriver des frères Grimm (et d’autres et de relecture de prédécesseurs) pour mettre en avant la notion de folklore et renouer avec les contes et légendes. Tout cela (et d’autres étapes) pour plonger dans l’œuvre de Carroll comme on plonge à l’ombre dans fruitier, pour mieux goûter à la fraicheur du monde, qui était déjà là sous le soleil pesant de la raison, qui n’attendait que nous. Il faudrait parler de tout cela pour noyer les élucubrations que l’on trouve ici et là. A l’occasion d’une énième réédition d’Alice on pouvait lire une « écrivain » (écrivaine ? écrit-vaine ?) expliquer posément que c’est l’attirance pour la petite Alice qui s’exprimer dans ces pages, une attirance frustrée et que la suite (de l’autre côté du miroir) avait, elle, était écrite lorsque l’auteur avait essuyé un refus en demandant la même Alice en mariage quelques années plus tard. Plutôt que d’essayer d’argumenter sur la stupidité de telle assertion, je me suis dit qu’il serait plus intéressant de conseiller cette édition d’Alice et de l’autre côté du miroir (dont les premières lignes de l’introduction nous apprennent que les deux on s’en doute étaient écrits à la même période), car elle propose, pour un prix modique, de pouvoir lire une traduction de qualité avec des notes de traduction de qualité –ce qui n’est pas rien étant donné que traduire Carroll relève de grimper l’Everest à cloche pied- ainsi qu’une introduction de Jean Gattégno qui propose mille explications, mille circonvolutions, mille détail, mille précision sans jamais évoquer l’aspect sulfureux de Carroll.

Il peut paraître stupide, voire inconvenant, en ces temps de buzz et autres images sociales de ne pas se préoccuper de la vie intime d’un auteur, de son rapport « aux petites filles », mais il paraît surtout vital d’en revenir à l’œuvre. De ne plus avoir à regarder les adaptations par-dessus le livre, de ne plus avoir à subir les raccourcis ou les théories fumeuses des uns et des autres, mais d’en revenir à ce qui fait d’Alice l’un des plus beaux contes jamais écrits.

En prime cela donnera du poids à la lecture, car bien évidemment on y trouvera l’enfance, on trouvera des jeux sur les mots, sur la langue, sur les possibles, sur la logique et la raison, mais on s’y perdra également. C’est sans doute là l’une des plus grandes forces de ces récits : ils nous perdent. Que l’on trouve cela fantastique, merveilleux ou surréaliste, il n’en reste pas moins que courir le plus vite possible pour rester sur place ou voir des aiguilles à tricoter se transformer en pagaie fait plus que surprendre, cela déroute, désamorce nos réticences. Combien de fois n’avons-nous pas trouver mille défauts scénaristiques à une œuvre que nous n’aimions pas, combien de fois avons-nous mis à mal la crédibilité d’un récit avec comme seul moteur à nos critiques acerbes notre opinion du moment, c’est ce cette vigilance préprogrammée, ce désir de réfléchir pour avoir raison pour confirmer l’opinion, que met à mal cette lecture. On ne se sent pas mal, on se sent abasourdi. Qu’il est loin le temps, pas béni du tout, des récits initiatiques pour enfants avec leur cortège de lieux communs et de passages obligés… ici, tout est et inversement.

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