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Lorsque l’on parle de Rousseau (enfin quand on en parle) c’est souvent au détour d’une mention érudite (« son style rousseauiste apporte à son propos une… » le genre de propos devant lequel vous ne pouvez qu’acquiescer par manque d’expérience ou de courage, ou que vous allez discuter pendant des heures) ou d’un ou deux éléments plus ou moins clichés (abandon de ses enfants, participation à l’encyclopédie). Ces rêveries, ses derniers écrits, donnent à lire un Rousseau un peu différent –même de celui des Confessions.

Lire un auteur dans le texte permet toujours, c’est une évidence, de l’appréhender de bien meilleure façon que par ses thuriféraires ou ses contradicteurs, ne serait-ce que parce que cela nous en donne l’expérience (le goût et l’odeur)et parce que cela nous oblige à ne pas rester passivement dans l’utilisation qu’en font les autres. Personnellement, j’ai souvent entendu parler de Rousseau par des « anti-révolutionnaires » convaincus (enfin des royalistes en somme) qui ne voient dans le siècle des Lumières que les encyclopédistes et dans ces derniers des zélateurs et surtout des esprits à la solde d’un complot anglais afin de renverser le roi, cela vous donne une certaine tonalité. D’autre part, je me souviens aussi des cours expliquant doctement l’impossibilité pour un homme de pouvoir donner des leçons sur un sujet sur lequel il n’était pas lui-même un exemple (comment donner des leçons d’éducation au genre humain en abandonnant ses propres enfants ?), une méthode morale qui si elle devait s’appliquer aujourd’hui nous permettrait de nous débarrasser de tous les hommes politiques, de tous les experts , de tous les journalistes et de tous les philosophes présent dans les médias (le pied !). Se glisse ici et là l’idée de l’homme sauvage ou d’une vision plaintive du monde. Mais je garde surtout souvenir d’un rapport à la nature franc et direct (loin du romantisme, loin de l’écologisme, proche de la montagne et des plantes) une façon de mettre en avant le serpolet avec délicatesse et fragilité. Lire ces rêveries serait donc le moyen de toucher du doigt cet écrivain paradoxal, cet homme qui parle de promenade, d’échapper à la société tout en vivant en plein milieu de la capitale.

Alors, il faudrait parler des fragments de notes retrouvés sur des cartes à jouer, du style composite de l’œuvre (les promenades ne se succèdent pas), de l’aspect émotionnel fortement mis en avant, de comment l’auteur ne cherche plus qui il est – c’était la question au centre des Confessions- mais ce qu’il est, comment il essaie de construire une moralité franche et honnête qu’il parviendrait à concilier à sa lâcheté, comment, envoûter par le sensualisme d’un Condillac, il cherche à s’approprier « l’instant ». Il faudrait parler de tout cela et de bien plus encore, pour effleurer ce que sont ces rêveries. Le rapport au mensonge est un rapport complexe, il montre combien pétrit d’esprit pratique l’auteur ne peut s’en débarrasser d’un revers de main ou par hypocrisie. Le rapport au passé est également complexe, renversé par une voiture (à cause d’un chien) il se réveillera groggy, un réveil qui lui permettra de toucher du doigt « l’instant » ce moment où la raison fait, pour ainsi dire, une avec le corps, où elle n’est plus prisonnière de son passé et où elle ne cherche pas encore à fuir ans un futur improbable, de comment elle renait à elle-même en un mouvement naturel (et sensuel donc). Autant de passages délicats, subtils qui nous font nous interroger sur notre rapport au passé, à ce que nous sommes. Car en même temps qu’il se désespère se sa situation Rousseau (dès la première rêverie, qui est pourtant parmi les moments les plus durs de l’ouvrage) ne remet pas en cause la permanence de son être, il s’interroge mais n’élude pas ce qu’il est (c’est sans doute que pour plaintives qu’elles sont ces rêveries n’en demeurent pas moins attachées au réel, qu’il peut les partager sans qu’elles nous semblent de pures compositions poétiques ou fabulatrices).

Alors le lecteur se perd un peu, entre un passé sans cesse convoqué pour mieux être sublimé en exemple édifiant, une posture de martyr souffrant mille maux de part une société qui lui en veut, une désaffection d’avec ces anciens condisciples (les encyclopédistes donc) ou une nouvelle explication sur l’abandon de ses enfants, difficile de pouvoir s’y retrouver, difficile de trouver un schéma évocateur (encore moins linéaire). Bien évidemment la notion de rêverie est ici renouvelée, si nous ne sommes pas encore dans cette forme d’indolence, dans ce refus du travail érigé en parangon des valeurs à abattre par les forçats néolibéraux, nous ne sommes plus non plus dans les « folles rêveries » telles que la société et la morale les percevaient avant Rousseau. Les promenades, sont des moments de suspension, d’abandon de la raison au corps, ou plutôt au rythme du corps. tiraillé entre regrets et espoir, l’esprit ne serait être en repos, à trop vouloir imposer au corps ce rythme artificiel l’esprit en oublie d’où il vient. C’est en ce qu’elle renoue avec ce rythme, naturel, indolent, métronomique, automatique et monotone que la promenade permet à la raison de rêvasser (le parallèle avec Montaigne est expliciter par l’auteur lui-même). Mais ce qu’il y a de formidable dans cet ouvrage, c’est que cette tentation du mouvement se donne à vivre comme un leurre.

En effet, la promenade n’est pas une quête, un chemin de croix, une fuite ou une exigence de renouveau, elle est ce qu’elle est : une promenade, une boucle, un retour sur soi. Bien évidemment ce choix n’est pas anodin, il permet de redécouvrir la raison, de repenser, autrement, le passé, de tirer un sens de la rêverie. Mais dans le même temps, il donne à percevoir avec éclat (et coupure) la paranoïa de l’auteur.

Dans cette optique, on songe alors à Priest et à tous ces auteurs qui ont interrogé ce qu’est l’être dans sa confrontation avec son questionnement intérieur et avec la mise en cause de la permanence de cet être par une entité sociale. Rousseau n’est pas un auteur apaisé, loin s’en faut. Je n’ai ni le temps ni les moyens de m’avancer sur la pente glissante et interprétative de la lecture « à filtre », mais entre la mention de « ils » qui en veulent au narrateur (auteur ? déjà il y a là une ambiguïté voulue par Rousseau, d’autant que le narrateur cherche non pas à revivre son passé mais à s’y retrouver), à une machinerie (à un complot, même si le sens du mot a du changé de nos jours), aux raisons qu’il donne pour ne pas avoir élevé ses enfants (et là on retombe dans le complot), à une fuite constante devant l’adversité ou encore à une censure de ses écrits… on a de quoi se dire que l’on fait face à un véritable cas clinique –et encore, on pourrait également convoquer les mentions de Dieu qui peuvent laisser pantois.

Lecture pathologique, idiosyncrasie de l’écriture, délire partagé, hymne à la franchise, poids d’une honnêteté sacralisée, suite des confessions, interrogation sur le flux de la pensée… on ne serait pas étonné de croiser le Schopenhauer le plus mystique en tournant les pages (c’est certain ça va nous changer de l’encyclopédie, de la révolution ou des alpages) de ces rêveries. Une lecture à conseiller à ceux qui croient que « les lumières » n’étaient que de vils dogmatiques raisonnables.

 

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