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Comment parler des Regrets de Du Bellay ? A franchement parler, l’épreuve (déjà le choix du mot dit tout, épreuve on sait à quoi s’en tenir, on sait déjà où tout cela va finir, autant disserter sur la notion de prophétie autoréalisée et rentrer chez soi plus tôt) paraît insurmontable et, à n’en point douter, elle l’est.

Si on contextualise un peu, ça fait toujours bien, on peu parler de l’apport de ce charmant jeune homme à « la pléiade » (enfin bon, là pour être honnête il faudrait s’interroger sur les raisons de cette appellation) et de sa vision de la langue française. Si l’ordonnance de villers-cotterêts (François Ier tout ça tout ça) impose l’utilisation du français aux tribunaux (par exemple. En même temps, au-delà des aspects juridiques et religieux qui vont découler de ce choix, on peut s’imaginer qu’essayer de se faire comprendre dans un tribunal alors que certains parlent le patois du coin et d’autres le latin peut donner lieu à de jolies séances de traduction. A ce stade, il serait tout à fait incongru et anachronique – ce qui est pire – de faire un parallèle entre les tablettes numériques à l’école, l’abandon de la grammaire, le taux d’illettrisme) c’est ce mouvement artistique (oui, là je fais un raccourcis) qui va essayer de donner ses lettres de noblesse à la langue française.

Il faut bien comprendre qu’on ne parle pas du même français que celui d’aujourd’hui, oui cela paraît évident mais derrière ce truisme historique on peut se rendre compte que les tensions autour du « bien parlé » et de ce qu’est la langue sont un peu les mêmes que celles qui tiraillent notre société alors qu’on cherche à retirer ou mettre des accents circonflexes. Alors que tout le monde se pavane avec ce que doit être ou non la langue, alors qu’on cherche à en faire un sujet « clivant » (ou le beau gros mot) ou que l’on s’en moque en prétextant qu’il y a des sujets plus importants à régler comme le chômage (oui, parce que ce type d’argument « socialisant » qui cherche à faire de la hiérarchie entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas en mélangeant les genres, les sujets, les traitements, ce n’est ni plus ni moins qu’une façon de pensée médiatique qui n’est rien d’autre qu’une opinion, ou c’est un argument rhétorique un peu minable). On peut s’interroger sur ce qui fait la langue, sur ce qu’elle est et sur les notions dont on la charge. Laisser une langue comme elle est, ne pas toucher aux institutions, ne jurer que par l’ancien, c’est donner une place forte à des idées un tantinet réactionnaires, mais c’est tout autant éviter de se précipiter dans le changement pour le changement, éviter de céder à la mode. Rester qu’ignorer la simplification (souvent les changements vont dans le sens de la simplification) du changement revient, peut-être à ignorer les usages. Or, l’usage de la langue est souvent vécu comme son appauvrissement. D’un côté on se dit que simplifier la langue, c’est la rendre à sa propre accessibilité, de l’autre on se dit que l’on va perdre des savoirs et des saveurs, que la complexité, la difficulté font partie du plaisir. Bien évidemment, il existe la position la plus extrême de toute, se tenir entre les deux équipes qui tirent la corde : être au milieu. En (re)lisant ces Regrets, j’ai pensé à Etiemble (déjà un garçon qui ne signe pas de son prénom parce qu’accolé à son nom cela forme un hiatus qu’il trouve laide, ça vous pose le bonhomme) à sa dénonciation du franglais, au nom du français et de l’anglais ! Une position intenable où pourtant il tenait bon.

Les Regrets c’est un peu ça, enfin disons que la lecture de ces sonnets sous cet angle, c’est une mauvaise lecture, encore une fois anachronique mais aussi partielle et partiale, mais c’est une lecture qui permet de prendre du recul sur nos propres positions, sur notre rapport à la langue. Parce que dit rapidement il s’agit « juste » des souvenirs poétisé d’un artiste en séjour à Rome. Comme la vie a perdu de sa splendeur, de sa superbe, qu’elle n’est plus ce qu’elle était (le siège de la culture, du bon goût, du savoir) on ne peut que regrette cet état de fait et y flâner revient à marcher sur des ruines. Alors l’œuvre de Du Bellay critique (de manière acerbe, nominative, cynique et enlevée) le pouvoir en place, les passe-droits, la corruption, la hiérarchie sociale, la dissolution des mœurs (à croire que de tout temps les mœurs sont dissolues, les bougresses) et de l’église. Se faisant, il regrette la grandeur passée, les ruines ne sont pas sources de contemplation mais de nostalgie. On y décèle la crainte la voir la langue française ne pas pouvoir être un outil à même de conserver une gloire, un passé, une splendeur. Ce mouvement, cette démarche prend donc une forme noble. Il s’agit de prendre modèle sur les formes anciennes (grecques et latines) sur les monuments et l’esthétique, sans pour autant tomber dans la copie (et donc dans le conformisme béat) il faut montrer (par l’exemple) que la français est apte à porter une telle charge esthétique, qu’il peut être : beau.

Dès lors, les choix (les tonalités élégiaques, satiriques ou encomiastiques… d’ailleurs ce dernier terme serait compris comme « hagiographique » de nos jours, enfin il me semble) esthétiques ne sont pas anodins, non plus que les références à Pétrarque ou au voyage d’Ulysse, en revanche la modernité, la démarcation par le choix de l’alexandrin sont autant de preuve d’une « modernité » assumée.

Aborder cette œuvre, c’est s’apercevoir que sans le contexte, sans analyse, nous sommes bien en peine de la comprendre. On peut en saisir la beauté (ou une partie du « message » puisque celui sur Ulysse a encore été adapté il y a peu), en être transporté, mais dans le même temps cela renforce l’aspect élitiste.esthétique de la poésie. Au final, la poésie se donne à lire comme de la littérature de genre (à bien y chercher, je suis certain qu’on y trouverait les mêmes querelles de niche) ou de la lecture pour spécialiste, à étudier pour la comprendre au risque d’en perdre l’impact premier. Finalement lire Du Bellay, c’est s’apercevoir qu’il nous manque une culture littéraire et esthétique certaine pour redécouvrir un élan d’actualisation de la langue. Difficile de trouver un plus étrange et plus subtile paradoxe.

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