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Soyons réalistes, il serait inconvenant, pour ne pas dire sommairement stupide de s’attaquer bille en tête à la lecture d’un tel ouvrage. Le contexte de son écriture, sa maturation, la perception par l’auteur (et par son époque) de la nature, les morceaux de bravoure que sont certains des passages (notamment lorsque le héros observe Paris sur la fin de l’ouvrage) en terme de rendu pictural, tous ces moments et bien d’autres sont autant de moments forts, d’instants dont il faut se délecter, en rendre compte même subtilement reviendrait à se croire spécialiste, à continuer de confondre avis et opinion. Nous allons donc en rester à l’ébauche d’une approche des premières pages.

Lorsque l’ouvrage débute Lantier est aux Halles (de Paris, il en existe une tripotée d’autres mais nous ici dans l’une de ces merveilleuses villes qui n’ont rien de mieux à faire que de plus en plus se ressembler les unes les autres : une capitale). Ce lieu n’est pas anodin puisqu’il évoque le « Ventre de Paris », c’est-à-dire la première fois où nous avions fait connaissance avec le personnage, un moyen pour l’auteur de nous rappeler à quel point ce personnage est amoureux de la capitale, combien il aime cette ville, combien il s’y sent lui-même vivant (l’arrivée aux halles avait alors donné lieu à une longue description). Cette passion, entre un sujet est son lieu de vit (Paris étant plus qu’un objet) est donné comme impossible, comme contre nature, pourtant telle est la réalité de l’état d’âme de celui qui sera le personnage principal du récit. Comme en prime il fait nuit et il pleut, ce début de récit sonne comme une fin de parcours, si ce n’est comme une fin de vie. Une tonalité fataliste qui ne correspond pas à la volonté de Zola (réaliste on le voit mal faire appel aux forces divines ou d’une destiné fatale pour justifier les actions de ses protagonistes, pourtant cette tonalité est bien là). Quelques instants plus tard, se pressant sous la pluie, Lantier suspend son geste –celui de courir sous la pluie- pour s’apercevoir de son inutilité (mouillé pour mouillé). Plutôt qu’un noir destin à venir (ne rêvez pas braves lecteurs, si la fatalité racinienne n’est pas de cet ouvrage, on ne va pas non plus y danser le gambadou) c’est cette instabilité de caractère qui est marquante. Courir sous la pluie ou ne pas se presser (l’homme brave aime sentir l’eau du ciel sur son visage, l’homme sage prend un parapluie, comme disait le poète) en une ligne voilà qui désarçonne le lecteur.
Plus tard, lors qu’il trouve une Christine trempée et apeurée sur le pas de sa porte, le lecteur a du mal, contrairement au héros, à ne pas y voir la main du destin (toujours et encore). Ce qu’il y a d’intéressant dans cette scène, forte par ailleurs. C’est que la lutte interne du personnage rend compte de son état « normal », dès lors si la présence de Christine sur le pas de sa porte lui paraît anormale c’est parce qu’elle « veut » quelque chose, un service voire proposer ses services, il remettra en cause ses explications et aura du mal à la croire. Un état de doute que partage le lecteur qui trouve cette rencontre tout sauf fortuite, comment ne pas y voir la destin, la volonté divine, le hasard bien servi par un auteur en panne d’inspiration ?
Zola fournira à Christine les preuves de ce qu’elle avance, écartant tout malentendu, mais ce moment d’indécision et d’ignorance, en pleine nuit, donne une allure improbable, pour ne pas dire spectrale, à cette rencontre. D’autant que si Christine se blottit ainsi c’est qu’elle a peur de l’orage qui gronde. On le voit l’auteur n’a pas peur de surcharger sa toile (j’aurais dû attendre de vous parler de Diderot pour vous parler de composition et de tableau, cela aurait eu plus de sens). Les éclairs qui illuminent Paris, qui lui donnent une coloration blafarde, grotesque et terrifiante rendent Christine nerveuse, lui font perdre son bon sens. On pourrait dire que, contrairement à Lantier qui a réfréner son instinct pour jouir de la situation, Christine écoute (trop) ce même instinct, écoute sa peur, fait confiance à sa nature et aux signes que la nature lui envoie.
Marquer cette rencontre du sceau du destin reviendrait à lui donner une fin, à en exiger une fin tragique, or ce n’est pas ce qui intéresse Zola. Bien que de toutes évidences, ces deux là soient voués à ne pas connaître un bonheur des plus durables, l’auteur veut nous montrer combien au-delà des mauvais augures c’est bien un enchaînement de causes et de conséquences naturelles (on peut y inclure les décisions personnelles, tant que la notion de libre arbitre ne dépasse pas la notion d’hérédité chère à Zola) qui va les guider.
Forcément donner le gite à une femme en détresse, c’est s’exposer à son réveil, à la lumière éclairant la belle endormie, à cet instinct de romantisme absolu. Je devrais plutôt dire de romantisme « incarnée » puisque, encore une fois, cela est dans l’ordre des choses, tout doit être naturel. Si c’était vous ou moi (enfin surtout moi), cet instant aurait été ou rêvé ou fugace, mais Lantier est un peintre, dès lors l’instant ne peut que durer. Christine ne dort pas, elle pose, innocente, inconsciente de son corps. Elle n’est plus une conscience, une pensée, un état d’âme, une émotion, elle est dépossédée de ce qui fait d’elle une femme, une personne, elle est un corps, des courbes, des impudeurs : une source d’inspiration.
On pourrait, on aimerait, y voir de l’érotisme (on l’effleure un court instant), mais très vite Lantier sombre dans la dévotion, tombe en admiration, il ne peut s’empêcher (encore cette histoire d’hérédité et d’instinct) de peindre, de capturer cet instant, de tâcher de le reproduire. Or, ses gestes, parce qu’ils sont les symboles d’une lutte interne (qui s’extériorisera plus tard quand il ne sera pas reconnue par ses pairs et qu’il ne sera plus reconnu par personne), il ne peint pas ce qu’il voit, il peint ce qu’il admire, ce qui est de l’ordre de l’impossible. Un fardeau qu’il portera toute sa vie (qu’il portait déjà en lui), chaque coup de pinceau est une pièce de plus dans l’engrenage à venir. On se doute que si l’homme que vous allez aimer se met à vous adorer lorsque vous êtes jeune et que vous dormez, cela risque d’avoir des conséquences pour le moins funestes par la suite.
Je vous redonne tout de même un peu de Diderot (tant que j’y suis) pour préciser que cette scène (la belle endormie, le peintre, la lumière etc) est encadrée par les montants du lit et de la toile (sans compter le cadre de la fenêtre par laquelle pénètre la lumière). Difficile de ne pas y voir une accointance, un parallèle entre le sujet (la peinture) et la forme (l’encadrement de la toile), qu’il est fort ce Zola, il aurait dû faire écrivain.
L’art de Zola ne se résume pas, loin s’en faut, à ce premier chapitre (on s’aperçoit à rebours, Balzac aurait sans doute apprécier le procédé, que toute l’histoire était déjà en germe dans ce chapitre, sans pour autant que ces éléments nous aient pesé outre mesure), ni aux quelques remarques que je viens d’énoncer à la va vite ; toutefois il est intéressant de remarquer à quel point nous avons affaire ici à une écriture. Cela fait du bien parfois, au-delà des jugements à l’emporte pièce, des opinions balancées à l’égout que peuvent être les réseaux sociaux, de prendre le temps d’ouvrir un livre et d’y percevoir un morceau de littérature.

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