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Il faudrait sans aucun doute s’avouer une passion, une fascination pour les hentaïs les plus tentaculesques plutôt que d’ouvrir cet ouvrage le coeur trop léger. Pourtant on nous l’avait expliqué (notamment avec Carpenter) il n’y a rien de plus simple que l’horreur, il suffit d’un bon feu de camp, ensuite soit les ténèbres qui vous entourent recèlent le mal en elle, soit il y a un traitre autour du feu, le mal est donc soit à l’extérieur, soit à l’intérieur. La question que pose l’auteur est de savoir ce qu’il en est à l’heure des applications du type flashlight ?

Au départ j’étais parti, gentiment en toute naïveté de lecteur aguerri – enfin se croyant aguerri-, pour une lecture compte rendu précise comme j’aime à le faire pour les recueils de nouvelles. Un texte par jour, un avis écrit dans la foulée et un entourage généralisant au possible. Sauf que le mauvais temps en a décidé autrement, je me suis dit qu’un jour pluvieux d’hiver finissant étant un bon moyen de prolongé les frimas, de ne plus croire dans le printemps ne serait-ce que pour avoir une excuse à la diffusion d’album ECM sur la platine. Au départ, un sentiment d’esbroufe, de lapin mort que l’on sort d’un chapeau miteux et rien d’autre, certes Fager se mettait à charge de « moderniser le mythe » (enfin ça doit être l’expression consacrée), alors la nuée de midinettes assoiffées de san et de stupre, portables en bandoulière cela manquait cruellement de sérieux, ça fleurait bon la série B, à la limite ça justifiait presque l’hideuse couverture de l’édition poche (non, franchement, on n’en parle pas c’est trop moche). L’inquiétude lovecraftienne, la folie, la plongée grouillante dans l’irréalité fantomatique au coin de la rue, la peur qui ronge jusqu’à l’hallucination, tout cela passait à la trappe, poussée par le souffle fétide d’une époque boursouflée d’égoïsme. Pourtant, je n’ai pas refermé le livre, parce que le style avait un petit quelque chose de perturbant. Des phrases concises, brusques, primaires (au sens de détail très ancrés dans le réel, de manière presque outrancière, sordide, comme si le film de série B en question refusant de devenir Z se complaisait dans des gros plans, jouant le jeu non du cynisme post moderne mais de la naïveté crue d’une réalité insoutenable, le monde est moche, horrible, pas besoin de vampirette en mini-jupe pour vous le montrer alors on va profitez de vous avoir sous la main pour vous montrer à quel point le rimmel cache mal l’atrocité des âmes consuméristes… enfin un sentiment impudique en somme). Ce rythme là nous traine déjà loin des sinuosités lovecraftiennes, plus tranché, plus sec, il déploie un imaginaire brusque et intrusif, la phrase de termine mais tout de suite une autre (parfois un mot, un verbe) vient rajouter un détail sanglant, intime ou une insanité qui loin de nous projeter en dehors du récit lui donne un côté… sadique.

On s’attend à de longues descriptions tortueuses qui prendraient possession de notre imaginaire et l’on tombe sur des arbres aux branches pareilles à des tentacules (ça c’est fait) et à des adolescentes sectatrices qui traitent une déité multimillénaires de « putain de monstre », pour le coup on se dit que l’emo gothique ne fait pas dans la dentelle. Mais, par-delà le mur générationnel et l’aspect punchy, on enchaine les pages et la première nouvelle se lit avec un vrai plaisir, un peu comme un gant retourné dont on s’apercevrait que la doublure est pas si mal. C’est sans doute parce que le deuxième récit tranche avec le premier en terme de contexte et d’approche, qu’il nous plonge directement au coeur d’une saga, la structure narrative est différente, mais le style reste le même toujours aussi abrupt, la thématique plus attendu dans le domaine. Le plaisir est là encore au rendez-vous, la pluie se fait plus dense, on se dit qu’on a encore le temps pour un récit ou deux tout compte (de neurones) faits. Et l’on se réveille à la fin du recueil !

Difficile de dire si l’éditeur français à construit cette anthologie autour des renvois (plus qu’évident) entre les récits et à l’oeuvre de Lovecraft ou si l’ensemble des nouvelles de Jager répond à ce procédé, toujours est-il que la cohérence de l’ensemble lui donne une valeur ajoutée non négligeable. Parce qu’une fois passé le deuxième récit (qui nous plonge dans les pays nordiques au début du dix-huitième siècle, ce qui n’est pas rien), on se rend compte que le tout s’élabore autour d’expérimentations, de point de vue et de perspectives osées. Bien évidemment, les personnages qui reviennent ça et là, dont on suit les pérégrinations, les clins d’oeils poussaient au maître (la couleur tombée du ciel notamment), les tentacules et les noms propres (Nyarnalinou par exemple) aident à nous construire un imaginaire uniforme, à lier les récits entre eux. Mais, à trop voir les références on peut rapidement éviter de percevoir l’originalité de l’auteur. Personnellement, le rapport à King ne m’a pas vraiment frappé, tant sur le plan stylistique, que narratif (mais, une étude approfondie me prouverait sans aucun doute le contraire et cela doit plus être de l’ordre du ressenti de mon côté), car en plus du découpage singulier des phrases, c’est l’aspect féminin qui prédomine dans ce recueil. Bien souvent les hommes sont « réduits » à l’état de procréateur, de géniteur potentiel (le premier que l’on croise est surnommé « Bidoche » ce qui est loin d’être un hasard), ils ont peu, voire pas, voix aux chapitres ou alors en tant que cliché (on songera au mari violent) et s’ils existent c’est pour mieux s’incarner dans des personnages hors du temps, hors du monde et donc imperméable à l’idée de masculinité au sens courant du terme. Dès lors, la folie intellectuelle, l’universitaire reclus, le livre qui rend fou, le curieux impénitent sont autant de figures qui disparaissent de notre champ de vision. C’est en abandonnant cette voie, en laissant de côté les vieilles demeures en pierre de taille, les rayonnages poussiéreux et un monde souterrain chtonien que Jager semble pouvoir déployer un imaginaire plus spongieux, ouvertement érotique et rêveur (on songe aux contrées du rêves ou au poèmes de Lovecraft). L’hystérie féminine et son cortège de lieux communs psychanalytique (ce récit est un pur bijou d’humour noir, le « docteur » qui soigne sa patiente en la stimulant mécaniquement avec un enjeu vibrant au niveau de l’entrejambe alors qu’elle est tenue par sa mère… voilà une scène cocasse s’il en est… bien évidemment tout cela va vite virer au cauchemar), une jeune gothique va-t-en guerre qui veut en découdre à pleine dent avec le monde sans trop avoir à se poser de questions, une passionnée d’aquariophilie des plus singulière, une maîtresse amoureuse d’un de ses élèves et adepte de la strangulation, une maîtresse du culte insomniaque et alcoolique etc, on croise tout une galerie de femmes. L’oeuvre de Lovecraft est parsemé de dilemmes moraux et intimes complexes, une perspective masculine tout à fait inoffensives à petite dose (une nouvelle vous divertira ou vous troublera en passant) mais qui s’avère dangereusement paranoïaque à plus forte dose (disons qu’il m’a toujours fait cet effet là, le lire me fait regarder les angles des murs de manière différente pendant quelques jours). Et c’est, à mon sens, sur cet écueil qu’échoue la majorité des « hommages » rendu à Lovecraft, ils essaient de rendre la folie, l’horreur (l’horreur menant à la folie) et non la paranoïa, de fait on se retrouve souvent avec une sorte de bestiaire mental que l’on impose à coup de clin d’oeil au lecteur. D’ailleurs, le jeu de rôle tiré de son univers fonctionne plutôt mieux que de nombreuses oeuvres littéraires qui cherchent à donner un sens, une direction (et aussi une cosmogonie…suivez mon regard) à l’ensemble. En affichant directement ses références, en n’explorant finalement peu la thématique du dévoilement (ou du double) Jager peut défricher des terres vierges (ou peu explorées), il peut nous entrainer à sa suite dans quelque chose de plus incarné. L’érotisme est ici flagrant, de fait le corps prend de l’ampleur (ampleur presque absente chez Lovecraft), il est partout, il est la première victime du mal, on ne séduit pas pour rendre fou mais pour violer, déchirer, dévorer, détruire, picorer (mais pas les yeux ! Les yeux contemplent le mal)et les tentacules sont tangibles, elles sont là pour pénétrer et ne font pas semblant. Si l’humour (noir) de l’auteur, son emploi d’une jeunesse aux références contemporaines et la mise en avant d’une société déshumanisée peuvent faire penser à l’univers de Charles Burns, l’envoutement et la dépravation des corps laisse une trace plus personnelle, plus indélébile aussi. Dès lors, s’il ne s’agit plus de paranoïa (il n’y a qu’un seul texte franchement paranoïaque et la cherche érotique y reste présente (la peur de devenir un inséminateur est présente)) l’horreur n’en reste pas moins exclue, plus brutale, plus directe elle semble camouflée une vision plus glauque, plus sombre, plus fataliste aussi, un peu comme si Phèdre avait pu donner libre cours à ses penchants et engendrer des générations de damnées à sa suite. Il évite – à notre plus grand bonheur- les clichés autour des sorcières, les clichés autour du sexe féminin (ou alors leur grandiloquence en annule la facilité), pour nous mettre mal à l’aise et déstabiliser nos certitudes. Ça tombe bien, c’est exactement ce qu’on nous demande.

Il faudrait tout de même retenir que la nouvelle la plus franchement lovecraftienne, avec rôle masculin de premier plan, monstre séculaire enfoui et fouillant les esprits et vieille demeure, met en scène des enfants (et on y trouve encore une fois une réflexion autour du carné). Une nouvelle vraiment réussie.

A l’heure où le feu de camp est remplacé par de nombreux effets spéciaux et où le public semble un peu plus cynique ou blasé en ce qui concerne la peur et l’angoisse (la profusion de production télévisuelle semblant avoir asséché le genre), il est bon de rappeler qu’il existe des chemins sinueux menant à des tourbières lugubres, des pensions de retraites aussi étranges que dangereuses, des cours d’écoles un peu trop anciennes ou des escaliers menant à des caves humides.

 

 

 

 

 

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