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Le plus dur n’est pas de lire, le plus dur c’est d’écrire. Parce que , faut pas déconner, écrire c’est perdre du temps de lecture et que Bifrost apporte toujours son lot de livre à lire et de frustrations (manque de temps quand tu nous tiens). Heureusement pour mon temps de sommeil  ma médiathèque habituelle ne semble pas encore eu le temps de se pencher sur le cas Di Rollo (contrairement à Howard), il me reste encore un peu de répit.

Je devrais parler de la couverture (magnifique) en termes choisis et faire l’éloge de l’éditorial (ma foi de fort belle tenue et de bon aloi, ça fait du bien dans ce monde d’éditorialistes rances et stupides) ou même des nouvelles mais je vais passer directement au dossier de cette livraison.

On s’en serait douté, étant donné mon manque de culture crasse, je ne connaissais pas Thierry Di Rollo avant de voir son nom en couverture. Dès lors, il est difficile pour moi de juger de la pertinence du dossier qui lui est consacré, d’autant que si ce dossier fait la part belle à l’intime, il n’y a pas énormément de matière « externe ».  Pour remplir la synapse creuse il me restait un article de présentation de son œuvre, un abécédaire concocté par l’auteur (une idée originale ) et un entretien au long cours entre DI Rollo et Olivier Girard himself (on m’excusera de passer outre la bibliographie mise au point par Alain Sprauel, mais c’est un sujet qui a du mal à m’attirer mais dont je ne doute pas de la précision).

Philippe Boulier se propose de nous présenter l’œuvre avant l’homme car les deux sont liés. Franchement à lire ce cahier des charges, je me suis dit que cela pouvait être une fausse bonne idée, une présentation réussie risquait de rendre un peu indigeste l’aspect « intime » qui allait suivre. L’article offre une présentation assez longue mais finalement assez dense du parcours littéraire de Thierry Di Rollo, je m’attendais à une carrière démarré plus tôt, je fus surpris qu’elle commence à cette époque (et du coup d’être totalement passée à côté).  Il faut souligner ici la cohérence et la rigueur de cet article, car lorsque l’on aborde un auteur très connu (dont on peut supposer qu’une majorité de lecteurs connaît quelques « classiques ») ou un auteur creusant un sillant thématique unique, il est assez aisé de présenter son œuvre de manière didactique, d’en brosser un portrait d’ensemble. Or, si le début de la carrière de Di Rollo semble marquée au sceau d’un certain pessimisme (je le dis vite), les virages qui suivent sont plus durs à négocier, on sent un côté « touche à tout » chez le bonhomme, ce qui peut dérouter un peu au début (on comprendra mieux plus tard puisque l’auteur lui-même reviendra sur ces divers exercices). Tout est sous contrôle et l’envie de découvrir des univers originaux et âpres commencent doucement à me titiller le cortex. D’autant que je viens de lire « Proscenium » le nouvelle de l’auteur que propose Bifrost et que sans m’avoir bouleversé, ce texte a su me toucher.  La deuxième partie du récit m’avait laissé un peu de glace car j’avais pour ainsi dire déjà  prévu ce traitement et cet axe avant de le lire mais les premières pages avait su me  plonger en total immersion. Il y a dans ce texte un vocabulaire (récurrent dans l’œuvre et l’on sait pourquoi si l’on lit le dossier) particulier qui intrigue sans nuire au plaisir (au contraire), une aura de mystère faussement détaché et un équilibre intéressant entre le pourrissement des chairs (et ce que cela signifie en terme de pertes de sensations et de rapport au sexe) et un humour cynique et blasé (le refus réciproque de se serrer la main) qui apporte la touche d’originalité bienvenue dans une nouvelle.

La lecture de l’abécédaire m’a influencé puisque j’ai pensé à Pelot, avec cette image d’artisan, d’écrivain qui met les mains dans le cambouis. Vite, trop vite, j’ai fait rentre Di Rollo dans un moule de mon imaginaire, la littéraire de science fiction française possède des auteurs méconnus, des laborieux, des qui bossent. Lire qu’il n’a pas hésité à lire les classiques de la littérature française du XVII au XIX pour parfaire son style (sans renier ses amours pour la science-fiction) ne faisait que confirmer ma vision. Impossible, pour moi, de le voir autrement qu’assis à un bureau à s’user les doigts sur des touches pour raconter de bonnes histoires. Mais, sans d’ailleurs que cela n’élude entièrement cette image d’écrivain travailleur (j’entends par là que bien souvent on parle du style, de l’écriture des artistes mais peu de leur travail, c’est sans doute ce que j’aime dans les dossiers sur des auteurs qui ne vendent pas leurs ouvrages pas millions, on retrouve un rapport plus primitif à la langue, à l’histoire, à l’envie… bref, je m’égare en conjectures toutes faites), lire qu’il n’a pas les moyens de lire de polar (moyens financiers ? temporels ? psychologiques ?) enfin pas autant qu’il semble le souhaiter m’a fait changer de lentilles. Thierry Di Rollo, et la lecture de son magnifique entretien avec Olivier Girard  ne fera que confirmer ce sentiment (franchement on parle souvent, avec des trémolos nostalgiques dans la voix, des entretiens radiophoniques de Chancel mais l’on atteint ici à l’émouvant, on tape dans le dur) est un auteur franc. C’est une denrée rare la franchise et trop souvent les auteurs (pas uniquement) ont tendance à la confondre avec la mise à nue. Il ne s’agit pas de dire les écorchures pour en faire un spectacle de série télévisée choc sur les coulisses du monde artistique, il ne s’agit pas d’écrire un ouvrage de plus sur les turpitudes dandys d’un tel ou d’un tel, mais bien de franchise.  Que l’on se comprenne bien, je ne me suis pas pris de sympathie pour cet homme ou pour son œuvre, mais la tonalité et la justesse de l’ensemble m’ont touché. J’ai trouvé ça beau (naïvement sans doute) simplement beau de lire cela dans un magazine spécialisé. C’est mille fois plus sincère et mille fois moins faussement caressant que les discours compassés des culs pincés que l’on trouve dans les médias habituels. Là, j’en sais plus sur l’auteur, là je comprends mieux le parti pris consistant à parler de l’œuvre puis de l’homme et, surtout, là je suis curieux de son œuvre.

Le dossier continue de me paraître trop pauvre en apport extérieur, en regard éloigné comme disait l’autre mais il touche au cœur (et pas au cœur de cible) ce qui fait plaisir. Vous allez me dire que c’est souvent le cas, sauf que d’ordinaire avec Bifrost on ressort repus après un bon repas, alors que là c’est une tambouille maison qui ne sent pas le refermé, le passéisme ou le renfermé mais la tablée, le partage et la passion (et je vais m’arrêter là ça commence à glisser dans la comparaison culinaire…moisie).

Un mot tout de même sur le reste du contenu. La nouvelle D’Elizabeth Bear ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, en fait je l’ai trouvé plus « signifiante » que bien troussée. Il y a de la poésie, du métaphorique et le texte de présentation a raison de louer son humanisme, mais ça manquait un peu d’histoire pour moi. J’ai eu l’impression d’entrer dans l’exposition d’une artiste rare en France (elle n’est pas traduit) et de n’avoir droit qu’à la reproduction d’un polaroïd d’une de ses œuvres. Il en va un peu de même pour le texte d’Eric Brown qui ne m’a pas véritablement séduit non plus. D’ordinaire je suis friand de ce type de mélange, d’une tonalité légère un peu décalée, presque rassurante par sa bonhommie et une subtilité (anglaise ?) mais là, peut-être est-ce dû au fait que le texte est détaché d’un corpus plus conséquence ?), je suis resté en dehors de l’histoire me sentant plus dans une salle de projection que dans une nouvelle et je n’avais pas vraiment envie d’aller au cinéma. En revanche, le Fardeau de Ken Liu est un texte qui m’a beaucoup plus. Sa construction sommes toutes classiques (je ne sais pas pourquoi j’y ai lu à la fois un hommage aux mondes originaux de Vance et à l’angle d’écriture de K.Le Guin) cache des personnages plus solides qu’il n’y paraît au premier abord, eux-mêmes cachent une fin surprenante et drôle à la fois, tandis que le tout cache une vision plus subtile qu’on pourrait le croire. La critique sous-jacente de la construction scientifique et historique des faits, les éléments sur lesquels peuvent reposer une mystique, la pique contre la publication et la vulgarisation scientifique et non contre le système bureaucratique renverse quelque peu nos attentes et c’est tant mieux.

Erwann Perchoc interview Mireille Rivalland ( de chez Atalante, que l’on ne peut qu’aime car même si je n’aime pas les nouvelles couvertures, ils publient Pratchett avec amour !) et j’ai aimé le ton professionnel mais pas glacial des propos échangés, on sent la volonté communicante de vouloir faire passer un message, de ne pas tomber dans « on fait du genre, on être une grande famille, on s’adore et ça ne nous embête pas de finir à pas d’heures ni de bosser le week end car après on mange ensemble etc » qui sonne trop souvent faux, tout en gardant un esprit vif et un vrai sens de l’humour.

Bon, si les dessins de Frazier me font toujours autant rêver (franchement, là si demain il est dispo pour un album ou deux de bande dessinée ça ne m’embête pas de finir à pas d’heure et de bosser le week end !) j’admets que s’entretenir avec Nicolas Fructus est une chouette idée. L’univers de cet artiste est plus foisonnant (diversifié serait le mot juste mais je ne suis pas conteur) que ce que je pensais, ce qui permet aussi de comprendre comment doit faire un illustrateur pour survivre aujourd’hui, cela permet également de se tourner vers d’autres médias pour faire plus attention à son travail.

Les critiques du mois m’ont donné envie de lire Prince Lestat et Bernard Werber (si j’ai tout compris).

L’article de Frédéric Landragin sur l’intelligence artificielle m’a bien plu mais il a surtout confirmé les deux trois trucs que j’avais pioché à droite à gauche (histoire de faire une tentative d’approche de compréhension de certains texte d’Egan notamment et parce que si j’avais le temps j’aimerais que quelqu’un m’apprenne à jouer au go) sur le sujet, du coup je ne sais pas si j’ai aimé cet article ou si j’ai aimé ne pas me sentir largué. Mais, sur un tel sujet, l’article est accessible sans tombé dans la facilité, ce qui est très bien.

Les news de Org, je ne change pas cela ne me marque pas vraiment, même si cette fois j’ai pris plaisir à voir citer des éditions moins connues et d’avoir droit à un petit historique sur le sujet. Et, comme à chaque livraison, le « dans les poches » me fait tourner les yeux d’envie (n’empêche, je confirme « la maison hanté » de Shirley Jackson est un pur chef d’œuvre !!).

Voilà, parfois j’aimerais bien être déçu par Bifrost histoire de pouvoir dire du mal gratuitement, de ne pas avoir à m’en vouloir de ne pas suivre tous les conseils de lectures et toutes les envies que cette parution fait naître, mais il faut croire que l’équipe continue à faire du bon boulot. Pff !

 

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