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Pour apprécier, au mieux, cet ouvrage il faut s’énerver. S’énerver de la mort de son auteur, des vautours médiatiques (surtout ceux spécialisés dans la littérature, enfin dans le « fait littéraire », ceux qui vous disent qu’un polar c’est bien… quand ça essaie de parler d’autre chose), des hommages à rebours, des traductions tronquées, des donneurs de leçons, du racisme, du monde. Il faut s’énerver de tout en masse, du chichi et du blabla comme dirait le philosophe (il faudrait que je vous en parle un jour), il ne faut pas se mettre en colère pour agacer l’autre, non il faut s’énerver, s’insurger, laisser entrer en soi l’injustice stupide des hommes, y aller à fond, couper les vannes, s’énerver jusqu’au désespoir, laisser le bord du précipice pour les petites frappes et s’engager sur le bord d’un barrage gigantesque, le corps déjà pantelant sous les coups de boutoirs des tonnes d’eaux, des vortex qui passent sous vous, pour avoir une idée du néant bordélique qui nous attend dans un monde empli d’amertume.

Énervez-vous jusqu’à ne plus en pouvoir… et là… ouvrez ce livre, la beauté intrinsèque du monde vous touchera. Cet ouvrage, outre ses innombrables qualités, parvient à toucher du doigt l’impossible. Un impossible que Barbara définissez en un « il ne faut jamais revenir au temps caché des souvenirs du temps béni de son enfance », et que Sarraute a exploré de bien belle manière, l’impossibilité de retrouver le temps des Disparus de Saint-Agil, de retrouver des moments fabriqués de toutes pièces. Car l’enfance c’est cela, c’est une fabrique de notre histoire (oui, le mot est facile mais au moins il aura le mérite de vous rappeler d’aller écouter la radio), le mensonge que l’on n’ose jamais s’avouer et sur lequel des empires (nommaient sociétés pour faire bien) se bâtissent. Pour le dire clairement, ça nous changera, Harper Lee propose de raconter une histoire de procès raciste par le prisme du regard enfantin de la petite Scout. Souvent les récits de l’enfance optent pour la branche du récit par l’enfant – la littérature pour enfant choisit souvent cet axe pour faciliter l’identification mais elle n’est pas la seule et ce procédé est souvent efficace sans être fonctionnel -, sinon il y a une sorte de retour sur soi, de réflexion sur l’intime, sur l’apprentissage ou sur un moment historique ou sociale. Or, Harper Lee ne choisit pas, son personnage principal est bien une enfant, on suit ses premiers jours d’école, ses relations avec sa famille et son entourage, mais c’est également une adulte qui raconte son enfance. De là, s’instaure une vie rêvée, un patchwork du merveilleux, on repense aux premiers volumes de Pagnol (en moins autobiographique ici) ou à Mark Twain, on plonge avec délice dans les jeux, les découvertes, le rapport aux adultes tous plus au moins figés dans des paterns qu’ils ne perçoivent même plus eux-mêmes. Alors tout y passe, tous les clichés, le grand frère qu’on adore détestait, l’école source de désillusion et de rencontres, les voisins aimables, les voisins qui font peur, les parents bigots, les questions sur la morale et la figure d’un père si parfait, si noble qu’on le croirait être l’incarnation du « If » de Kipling (un père rêvait donc !), la vision des femmes, des noirs, des pauvres, des riches, de l’économie, de la politique de l’époque. Comme c’est bien écrit, mouvant et vif à souhait, on comprend que le portrait aussi précis soit-il ne touche pas qu’aux années 30, que sa tonalité communautaire (l’action se déroule dans une ville minuscule du fin fond de l’Alabama, autant dire dans toutes les villes à toutes les époques) lui donne un aspect universel.

L’ouvrage s’ouvre sur un refus du récit. Scout et son frère vive une vie de patchwork et de signes, chaque coin de rue, chaque personne, chaque territoire à une fonctionnalité dans leur imaginaire, leur monde est structuré, délimité, orchestré selon un modèle que l’on pourrait naïvement croire adulte mais qui, s’il répond effectivement à des exigences adultes, laisse libre cours à leur imagination. Ainsi, la tension est la tentation, il n’est pas tant de s’inventer des phobies, de s’en faire, de paniquer, il faut en finir et vite, il faut vivre sa vie. Ce refus de la tension dramatique persistante rend tout à fait compte de ce qu’est une vie d’enfant, une vie rythmée (donc) par les adultes et dont il faut faire siennes les itérations en les détournant, en les tordant grâce à l’imaginaire. Dès lors, la cohérence et la continuité tranquille du monde n’étant pas à interroger ou à prouver, le roman livre un patchwork d’instants, de moments saisissants et forts, comme autant de moments volés à une enfance parfaite. L’atmosphère est aussi cohérente et décousue que possible. Cet aspect cède peu à peu sa place à la vérité du monde social, les enfants doivent répondre de leur rang, d’un comportement précis, dicté pour eux pour leur famille, ils entrent pas à pas dans le monde des adultes (en buvant du café par exemple), ils cessent de pouvoir éviter les tensions et commencent à les subir frontalement. L’affaire délicate que va devoir gérer le père (avocat) touche ses enfants, c’est ainsi que le récit va s’immiscer dans le monde des enfants. Toutefois, il ne faudra pas se hâter d’en conclure à une « crise », à une tension romanesque, « nous n’étions pas traumatiser de voir notre père gagner ou perdre. Je regrette de ne pouvoir épicer ainsi mon récit mais, si je le faisais, cela ne serait pas exact ». Cette citation, montre la distance entre le monde des adultes et celui des enfants, qui ne comprennent pas les enjeux (raciaux, politiques, humains, moraux…) de ce que vit leur père mais qui sont aptes à les saisir à leur manière, tout autant qu’elle montre la distance entre le vécu par Scout enfin et le recul de la narratrice que l’on imagine adulte. Toute la tension se trouve finalement dans ce « regret » de ne pouvoir écrire une oeuvre plus romanesque, de construire une dramaturgie plus complexe, plus originelle que celle qu’elle est en train de nous livrer (en ce sens il est d’ailleurs intéressant que l’ouvrage face un clin d’oeil à Dickens, qui lui ne se serait sans doute pas privé pour faire dans le drame) . Aux interrogations (et réponses) de Sarraute (et de quelques autres) sur la possibilité de raconter l’enfance, de se raconter, répond le refus de Harper Lee, refus de l’autobiographie (directe en tout cas) et refus de la tension romanesque.

Bien évidemment, il y a, pour nous lecteur, une tension, une crispation de l’idyllique, autour d’une affaire de viol et de l’accusation d’un ouvrier noir (dans l’Alabama des années 30, est ce celle contexte suffit à nous faire comprendre en quoi cela a du sens, mais un autre contexte aurait sans doute pointer du doigt un autre réel sans rien perdre de son universalité). L’erreur communément commise avec ce type de roman c’est de généraliser leur capacité à « dire l’enfance » (ou le vrai, le vieux, le mariage, ce que vous voulez) en une forme de « propos de l’auteur » ou de propos romanesque. Bien évidemment ce contexte précis, ce ton si singulier, l’apprentissage de ce qu’est l’âge adulte par le biais d’événements traumatiques, tout cela fait qu’il est « bon » de donner ce livre à lire aux enfants (la postface nous apprend qu’il est encore interdit ici et là, je trouve ça fabuleux cela prouve la force d’insurrection des ouvrages, que les adultes ont finalement encore peur des histoires qu’on raconte prêt du feu… attention notre idéologie est menacée par… un roman de 1961 qui met en scène un procès des années 1930… faut-il trembler de peur et d’angoisse, faut-il être triste et desséché pour en arriver là). De plus, le style est d’une fluidité et d’une densité incroyable, Scout est une enfant horrible, un danger permanent, un être à part : elle sait lire et elle pose des questions. Au-delà du contexte, de la beauté, du charme de l’ouvrage, il y a la construction mythique de ces personnages, un père aimant et droit, figure tutélaire et inflexible d’un ordre moral juste et d’une petite fille parfaite en tout point (Harry Potter ne lui arrive pas à la cheville, il a des objets magiques et le hasard pour l’aider… Scout à les genoux de son père qui lui fait la lecture ! ), un mythe auquel nous avons tous envie de croire, un mythe auquel nous croyons tous.

Si petits nous commençons à parler et donc à mentir, au fil des années nous reconstruisons notre vie. Le principal moteur – intime, parce que sinon il faudrait que l’on cause du pouvoir, de l’état, du gouvernement, des médias et de nos gentils politiques qui depuis quelques temps ont la fâcheuse tendance de croire qu’expliquer c’est excuser et qu’ainsi le cadre social n’influence personne que nous sommes une somme d’individu et non une société, mais je sens que je m’égare de l’Est – de cette reconstruction permanente sont les souvenirs. Ainsi, l’aspect patchwork du début – autant de moment émergés du bain de l’ignorance et qui ne font sens qu’après coup du fait d’éléments plus émotionnels que narratifs- contrebalance intelligemment le récit fondateur de l’apprentissage. En ce sens cet ouvrage est mythologique, car si comme beaucoup de roman d’initiation il donne à lire des étapes comme autant de clefs pour « continuer d’avancer », il ne cherche pas pour autant à tout expliquer, de nombreux passages ne servent pas directement la progression du récit, ne sont le prélude d’aucune tension particulière, des faits sont inexpliqués, laissés à notre appréciation, à notre interprétation. En distillant ces moments irréels, Harper Lee touche le voile fragile de l’enfance, impossible d’y pénétrer sans le déchirer, sans en perdre des lambeaux et en nous laissant l’accompagner, nous permet de retrouver, non pas notre enfance -cela serait un procédé stupide et voué à l’échec- mais le chemin qui y mène. Et c’est chemin faisant que l’énervement nous quitte, non pas dans un souffle zen aussi tiédasse que fugace comme aime à nous en délivrer notre bonne vieille société de consommation mais dans une position de recul, dans une rectitude d’acceptation et d’ouverture, dans l’humilité et dans l’humour.

Il serait vain de chercher à épuiser ce roman, comme beaucoup d’oeuvre de ce type, il se prête à autant d’exégèse que possible, ne serait-ce que du fait de son succès. Toutefois, à la toute fin du livre il y a cette phrase « D’ailleurs, il n’y a rien qui fasse vraiment peur, sauf dans les livres », moyen pour dire que l’apprentissage est terminé, que Scout sera capable de comprendre et d’affronter le monde, tout autant que de mettre en avant le rôle des ouvrages, le rôle et leur pouvoir.

 

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