Mots-clefs

, ,

index

On pourrait écrire beaucoup de choses sur ce texte. L’aborder sous l’angle de la violence ou de la pauvreté, s’attarder sur les personnages, sur le contexte historique, sur la pertinence psychologique et sur comment le parallèle avec la nature n’est ni vain, ni trop présent, sur le style de Larry Brown, comment il parvient à maintenir une tension narrative en mêlant chapitres cours et descriptifs long par exemple. Mais, et l’on s’en doute vu l’introduction, ce n’est pas cela qui m’a le plus marqué.

Non, ce qui m’a le plus marqué, c’est le traitement fataliste de ce qui pourrait n’être qu’un fait divers. Lire cet ouvrage, c’est avoir envie de s’en débarrasser, d’en expédier rapidement la lecture. Il y a des bouquins qui vous tombent des mains, qui réclament un effort, une attention qui ne sont pas des histoires (ou des expériences) pour vous, tant pis tant mieux c’est aussi le droit du lecteur de ne pas aimer, de sauter des pages, de passer outre, si on commence à sacraliser toute production comme artistique c’est laisser place aux émotions et tout confondre. Mais il y a également des livres qui vous tombent des mains parce qu’on en devine la fin et qu’on ne veut pas en arriver là. Des mecs comme Peace explorent le magma moral et social du monde avec une pelle et une pioche, l’écriture rend compte du malheur et de l’impossibilité de vivre dans ce monde ci, il s’agit d’une expérience profonde et dure de l’intime, dans la lignée (n’ayons pas peur des comparaisons à la truelle) d’une Féodor par exemple. On ne lâche pas l’ouvrage car il touche à notre égo, à notre intimité, à notre masochisme.

L’impression que déterre Père et fils est différente, c’est notre lucidité. Lire ce livre c’est être obligé d’être lucide, éviter de détourner le regard, c’est finalement inverser les rôles, d’ordinaire on ne supporte pas le réel alors on lit un livre, parce qu’après tout ça ne peut pas être pire et quand c’est pire ça nous rassure, mais là on a envie de détourner le regard, de passer des passages entiers car, à cause de ce foutu abyme qui nous contemple, le monde est plus rassurant que nos angoisses.

Le personnage de Glen est un enfoiré, un dur, un pur, un vrai on aimerait se dire que ce n’est pas de sa faute, que le moment où il pêche et relâche le poisson prouve qu’il peut être sensible à la vérité du monde, qu’il peut écouter et comprendre, mais l’on sait que c’est trop tard, que c’est impossible. Dès lors, contrairement aux idiots qui prétendent que comprendre c’est déjà excuser, on se résout à le voir foutre en l’air son univers pour ne pas remettre en cause ses certitudes. Le décillement qui est le notre c’est d’avoir accès à la vérité de la situation. Très vite la question de la culpabilité est éludée, Glen sort de prison pour avoir écrasé un gosse il ne s’en veut pas et trouve que c’est tout de même la faute du gosse ou de ses parents, de quoi camper le personnage tout en évitant de s’interroger sur les dilemmes moraux. En lieu et place du « procès » l’auteur parle de mutisme, de non-dit, de secret de famille, de mensonge, il remonte le fil des vies pour faire de nous les porteurs d’une vérité que nulle autre ne peut ou ne veut voir. On se doute que le parallèle entre ce lent déroulement, cette extraction douloureuse et la pêche n’est pas dû au hasard (d’autant que le motif de la pêche revient également concernant l’éducation et le partage d’activité).

Le livre interroge la paternité, le traitement est d’ailleurs intelligent et subtile, on pourrait amplement se satisfaire de la peinture réaliste et dure que fait l’auteur de ce sentiment, des impasses et des espoirs qui en résultent. Mais, il explore aussi le silence, comment la certitude d’une femme vient influencer l’éducation d’un fils, le couver, le noyer sous un torrent de mensonge et le privé de son innocence. Il explore l’éducation, l’impact du monde sur l’enfance (ce moment poignant -l’un des seuls – où l’on sait que les choses ont basculé car l’enfant ne dort pas mais écoute, cherche à comprendre, se forge des idées et une réalité et que personne ne viendra le rassurer et encore moins lui expliquer). S’il est question de l’enfance, il est question d’éducation et donc de regrets, de ce que l’on ne peut plus dire par honte autant que par vanité, ce que l’on cherche à démontrer sans parole.

Il est patent que le père parvienne à discuter ouvertement de ce qu’il vit avec un ami dans une voiture (à la recherche d’un chien perdu dont on aimerait pourtant se débarrasser) mais pas avec son fils, ou que le fils en question parvienne à discuter avec un ancien prêtre, s’ouvrant soudainement à la compréhension avant de se refermer comme une huître. Il y a ce rapport tronqué à l’autre, les situations qu’on laisse pourrir, qui nous ronge et dont on croit naïvement qu’elles n’auront pas d’impact sur notre progéniture. Un peu comme croire qu’expérimenter tout et n’importe sur le chômage pourra avoir un impact tandis qu’on laisse le droit à l’endettement, c’est ce type de lucidité qu’interroge l’ouvrage. À chaque page, à chaque action, à chaque douleur et chaque question le livre interroge cette transmission à l’autre. La paternité n’est que le rapport de vie le plus saillant, le plus visible et comme il ne dit pas la mère, comme la mère est enfouie, cachée ou idéalisée, elle a d’autant plus d’importance. Les personnages refusent (ne peuvent plus) de comprendre le monde, car cela reviendrait n’ont plus à envisager le pire mais à se rendre compte que le pire est là devant nous. Le moment où Jewel comprend Glen, où elle parvient -enfin- à se mettre à sa place et saisissant de violence. Elle essaie de parler depuis des jours, de se faire comprendre et donc de comprendre Glen pour trouver les mots, quand elle réalise que ce dernier vit dans un fantasme, dans une autre réalité (sans que jamais et c’est cela qui est glaçant, la folie ne soit abordée, le réalisme de l’ouvrage élude la question du « qui est fou? » comme nous l’excluons de notre quotidien), elle réalise ses erreurs et le danger qui la guette. Une lucidité qui arrive trop tard puisqu’elle ne peut plus engendrer de changement.

Là encore, difficile de ne pas penser à la monter de l’illettrisme plutôt qu’à celle de tel ou tel parti politique, difficile de ne pas se dire que l’on vit dans une dystopie. Parce qu’il ne propose jamais d’induire une vue sociale de son propos, l’auteur nous impose un cadre intime, fermé, un vase clos dont il est difficile de niais la vérité, dont il est impossible de s’extraire. Ainsi, l’information dépasse le voyeurisme putassier de certains reportages à base d’images chocs et de propos dégueulasses, on entre pas dans le sordide ou dans la mécanique folle d’un esprit malade, au contraire on s’enfonce durablement et inexorablement dans un microcosme pris au piège de ses erreurs et de son silence.

En permettant de toucher à l’os le malheur des autres sans jamais faire de concession au spectaculaire (l’explosion de violence n’est jamais un artifice littéraire) Brown nous invite à regarder ce qu’il en est d’un mode où cela est encore possible, ou le maillage social et familial n’existe plus, à regarder notre monde. Toutefois, la fin propose une alternative, un moment du possible car tout va devoir être mis sur la table, tout devra être dit, alors seulement on pourra envisager un futur.

Encore une fois, il ne faudrait pas se focaliser sur une vision « lucide » de l’ouvrage ou sur l’importance des silences, sur un parallèle sociétal tiré par les cheveux, il s’agit d’un affect personnel, reste que les lectures autour de la paternité, des liens avec la nature, sur la violence ou encore sur l’éducation et l’image sociale m’ont paru plus « évidentes » car plus structurante. Il est parfois intéressante d’aborder un ouvrage pour ce qu’il nous force à regarder. D’autant que la « réputation » et le talent de cet auteur ne sont plus à faire ou à prouver, les amateurs trouveront ici un ouvrage dramatique fort, une écriture tendue, des personnages crus mais jamais caricaturaux, un réalisme à la hauteur de leur espérance, une présence de la nature comme écrin marécageux d’apaisant et de souffrance traité avec finesse, un grand livre.

Publicités