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Chouette un Fredric Brown c’est dire si nous allons bien rigoler. Avec ce genre de constat on se dit que l’on devrait jeter un oeil à l’intégrale des nouvelles de l’écrivain (publiée il y a une dizaine d’années et disponibles en médiathèque à moins d’être suffisamment riche ou d’attendre une hypothétique réédition) car aussi drôle soit-il Brown fait plus que se défendre dans la catégorie des polars noirs.

Quand on écrit, un polar s’entend, il est bon d’avoir une bonne idée. Mais à force d’entendre parler de mécanique implacable, de page turner à vous coller des insomnies pendant des nuits, de personnages retors ou encore de la perversité d’une intrigue, vous pourriez finir par contre qu’une bonne idée ne suffit pas et qu’il vous en faut quelques kilotonnes avant de pouvoir vous lancer dans l’écriture d’une nouvelle un tant soit peu policière. Ou alors, vous vous dites qu’il suffit d’écrire des phrases courtes, d’adopter un ton définitif, d’avoir un prétexte quelconque pour mettre sur le tapis un trait sordide de la nature humaine pour vous lancer et faire carrière sur les traces des plus grands. Dans les deux cas, l’élément le plus souvent à la dérive (sauf si vous êtes membres du très sélectif club des écrivains qui parviennent à maintenir un équilibre entre ces deux extrêmes) reste le talent de conteur. Combien de thriller empilent des donnés, des stéréotypes et des intrigues paranoïaques pour nous accrocher à leur suite alors que nous les aurons oublié dans la minute. Bien raconter une histoire ce n’est pas uniquement jouer sur l’intonation et les points d’exclamation, ou baisser les lumières pour faire peur, il faut savoir jouer de l’attente, il faut savoir se délecter de la bonne idée, savoir en tirer le jus comme le vin de la treille (mon dieu que c’est éculé comme perception).

Il y a indéniablement de cela chez Brown, de ce savoir faire là. On l’imagine aisément devant sa machine à avoir une idée et à la servir du mieux qu’il peut. Ce qui est d’autant plus fascinant, c’est qu’à l’époque où l’on met de jeunes scénaristes en boite avec de moins jeunes scénaristes pour les obligés à avoir des idées tous ensembles avant de savoir au mieux les intérêts de la toute nouvelle série tv surproduite à grands coups de données, de paranoïa, de… enfin de formule business plan qui sont reproductibles sur tous les médias à la mode et qui sont loin d’avoir inventés l’eau chaude, c’est qu’à cette époque là, donc, on découvre avec plaisir le travail d’un seul homme avec autant de surprise.

Brown pioche sans aucun doute dans le matériaux le plus aisément disponible : sa vie. Sans tomber dans l’analyse cryptique brossée sur le coin d’une table sale, il est admis de faire le parallèle entre quelques éléments choquants. Le personnage principal se dit qu’il serait bon de lire puis d’écrire, il envisage même cette activité dans un but lucratif sans jamais parvenir à s’y mettre réellement pendant quelques temps, il est fait mention de problèmes respiratoires chez un personnage ce dont souffrait également l’auteur et pour finir le héros de service (il ne rechignerait que peu à se nommer ainsi) a un penchant certain pour les boissons alcoolisées, ce qui là encore nous ramène à Brown lui-même. Si on peut y lire des éléments intimes, ils sont là pour leur part de crédibilité et de réalisme et non dans une volonté de s’épancher sur la solitude terrifiante de l’auteur. Après, il reste amusant de constater que le héros cherche à résoudre une enquête et à en faire une histoire, jusqu’à l’obsession un peu comme un écrivain (un artiste) cherche à faire une oeuvre, et que le principal suspect est un artiste considéré comme ayant du talent mais pas suffisamment pour en vivre. Il y là tout un contexte favorable (et plus qu’assumer poser sur la table du coin de laquelle on évite de se servir pour faire de l’analyse) à l’exégèse et à la lecture personnelle.

L’histoire repose sur la répétition de ces éléments, ainsi que sur ceux de l’enquête. Notre homme arrive dans une ville, loue la maison où à eu lieu un meurtre, s’intéresse à l’histoire et commence à se renseigner pour passer le temps puisqu’il est en cure de repos. Un mariage qui s’étiole (pour ne pas dire qui est tout à fait au fond de l’eau), une tendance à la boisson, une fatigue industrielle (on a dû donner ce nom là à ce que l’on nomme burn out aujourd’hui), une peur et à un attrait pour la solitude, tous les éléments sont réunis pour un mystère bien corsé. Le problème c’est que recueillir des témoignages, revenir sur le passé, ne soulève pas grande poussière, terreur, violence ou un mutisme glacial, bien au contraire. Plus il part aux gens des événements sordide plus il apprend ce que tout le monde sait déjà, on n’en parle pas, parce qu’il n’y a plus rien à en dire. Forcément le lecteur lui aussi commence à rester sur sa faim, à comprendre la frustration de l’enquêteur novice, il s’agit de se rejouer les mêmes scènes, de trouver un nouvel élément, une nouvelle idée, de la confronter aux témoignages et de recommencer tout en maudissant sa femme, le manque d’alcool et le tueur.

Brown enkyste son récit dans la frustration, dans la répétition, le chemin que l’on reprend chaque jour, sur lequel on use nos semelles, qui nous énerve, qui nous tend. Nécessairement lorsqu’une nouvelle idée surgit, on ne la partage pas à tout le monde, on se refuse à trop en dire et insidieusement née l’obsession. Un sentiment que comprend (à défaut de partager) le lecteur, après tout on ne va pas prendre le risque de tout voir capoter à cause des rumeurs de l’un ou l’autre de ces badauds. L’intrigue se densifie, se confond avec les états d’âmes du héros, la linéarité du début ce fait (l’alcool aidant) plus sinueuse, on soupçonne qu’on ne comprend pas tout, qu’un élément nous échappe et petit à petit l’errance du personnage nous stresse elle-aussi. Ne pourrait-il pas arrêter de boire et de faire n’importe quoi, ne pourrait-il pas mieux mener son enquête ?

A cet instant, vous ne lâchez plus l’ouvrage alors qu’il ne se passe presque rien de plus qu’au début, mais même si elle vous est étrangère et folle cette obsession est devenue la votre.

Bien raconter une histoire c’est cela, c’est choisir le bon écrin pour le bon bijou, c’est savoir mettre en valeur l’idée, savoir quoi dire et quoi cacher. Il y a là un procédé intelligent, qui par certains aspect rappellent plus des techniques du fantastique que celles du polar, la folie que l’on pressent mais qui n’éclate jamais bien évidemment, mais pas seulement. Il y a aussi la gestion du temps assez distordu paar les vapeurs éthylique (à force de réveils intempestifs, de siestes impromptus seul émerge le dimanche puisque c’est le jour où les magasins d’alcool sont fermés) et de la géographie qui, pour ainsi, tourne en rond, qui ne semble pas offrir d’échappatoire (d’ailleurs la seule fois où l’on quitte les environs de Taos, le personnage en aura presque entièrement perdu le souvenir), autant de moyens en vue d’une fin, c’est à dire d’une histoire racontée avec minutie et précision.

Vous vous en doutez sûrement mais l’ensemble prend son sens à la lecture de la fin, dont on ne dira rien, reste que George Weaver est un personnage marquant au-delà de l’attachement fugace pour le porteur de page et d’action, sa fêlure devient rapidement la notre, son histoire également.

La fille de nulle part, c’est un peu ces classiques d’Hitchcock que l’on a l’impression d’avoir déjà vu parce qu’on en connaît le titre par coeur, c’est l’ouvrage à lire que l’on oublie de lire tellement on nous le recommande, il faudrait l’offrir sans rien dire, le laisser prendre une dose de nouveauté afin de se laisser surprendre.

Petit bijou narratif, attrape rêve de qualité (puisque pour éviter les cauchemars il suffit… de ne pas dormir… à ben non, ne pas allumer la tv ça marche bien aussi) ce roman est un incontournable.

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