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On pense à Mygale, pas à son adaptation filmique mais bien au roman, on pense à Angel Heart, on se dit que l’imagination est une foutue vicelarde. Finalement, on comprend qu’il s’agit d’une œuvre enfantée une nuit de pleine lune, un roman déglutit par une chouette écœurée d’avoir à bouffer des mulots bourrés d’insecticide, le carrefour mènerait à David Peace ou à Chistopher Priest plutôt qu’au diable, mais où que l’on choisisse d’aller on devra laisser un lambeau de notre âme en route.

Les quelques lignes de départ de cet avis font suffisamment dans le name dropping pour que l’on se rende compte à quel point ce roman brille « comme un miroir de bordel » du feu des autres (et comme le quatrième de couverture utilise la même technique avec d’autres auteurs, vous avez de quoi vous amuser pour un moment). A première vue, quand on voit un pauvre troufion défiguré par la guerre d’Irak venir s’échouer dans un coin paumé, sac sur l’épaule, cerveau en carafe et valeur morale en bandoulière, on se dit que le roman va nous réciter une petite musique bien connue. Le rythme, la crasse, l’errance, le bar à pute, le mari violent, la bagnole en rade, le visage brûlé, les regards des autochtones tout y passe, nous voilà partis pour une ballade en terrain connu. Franchement, je m’attendais à une forme de réflexion autour de la réception de ses combattants par un pays en errance ou quelque chose d’approchant autour de la violence et de l’intimité.

Si, finalement le propos va être tout aussi connu et traité par la littérature mais la trajectoire qu’il prend est tellement surprenante que cela revient à prendre un crochet du droit en plein mâchoire alors qu’on l’attendait, abdos contractés, au bide, ça soulève du sol et ça assomme.

L’ouvrage est court, le rythme dense, le récit à la première personne ajoute à cette densité, l’action est commenté et vécue dans le même temps, les décisions ne donnent pas à lieu à des réflexions complexes et le narrateur n’explique pas son but, tout juste ses états d’âmes. Dans ce contexte Bassoff pourrait très bien ne pas prendre de gants, ne pas s’en faire pour les articulations subtiles, pour les détails et l’atmosphère, alors qu’il fait tout le contraire. Il joue sur deux tableaux.

Le premier est visible et efficace, dès la première scène le lecteur se sent presque réconforté par le comportement du personnage principal, s’il n’a pas accès à tous les méandres de sa psyché, notre vétéran reste un homme prévisible, un homme qui pressent les tensions mais refusent d’écouter ou de décoder les signes. Il entre dans un bar, une femme se fait maltraiter, il se porte à son secours, on se doute que cela va être violent et que les répercussions seront plus grandes qu’il ne l’imagine, de même que la possibilité de s’en sortir part en vacance à partir du moment où la belle décide de venir frapper à la chambre de votre piaule minable en plein nuit. Ces éléments nous rendent la tâche (la lecture mais également la préscience de ce qui va suivre, le jeu qu’affectionne tous les lecteurs de polars, sauf ceux qui lisent des films pop corn à la main) aisée. Surtout, que la piste est balisée de belle manière, la voiture du héros est en panne, on ne peut la réparer à moins de lui coller un moteur neuf et ce moteur sera celui… d’un ancien corbillard, de quoi se mettre à siffloter une marche funèbre et voir venir les ennuis pour notre pauvre gaillard. Tout cela est bien ficelé, la partition est connue mais scandé avec coeur, harmonie et l’on lit un polar de qualité.

Tout irait pour le mieux si d’autres types de signes ne venaient brouiller la donne. Comme tout personnage de mystérieux rédempteur notre ex-militaire de service porte les stigmates visibles d’un passé douloureux (son visage brûlé), mais également les vestiges d’un passé plus lourd, plus enfouis, que l’on interroge que rarement tant on est pris, comme hypnotisé, à suivre ces cicatrices. Alors, ce n’est que lorsque les énigmes s’accumulent et qu’une atmosphère délétère, pour ne pas dire fantastique se répand, que l’on prête attention à ces mouvements fugitifs dans le coin de notre champ de vison et que l’on se dit qu’il est déjà trop tard. Ce que l’on prenait au début pour de l’ignorance, de la pugnacité, du mutisme, s’est mué au fur et à mesure en paranoïa, en inquiétude et c’est notre raison qui chancelle.

Parce que les choses sont bien ce qu’elles sont, pas de doute là dessus, la ville existe, la fille aussi et une arnaque est bien en cours, la question serait plutôt de savoir si le narrateur à toute sa tête ? Ainsi, nous lecteurs empêtrés dans nos certitudes, satisfaits de nous délecter dans les clichés et dans les signes annonciateurs de malheurs et de misère n’avons su qu’ignorer la folie qui nous menacée tout ce temps.

Pour parler de cet ouvrage, il faudrait évoquer, le double, la quête de l’identité, aborder la folie de front, comment le raisonnable n’est qu’affaire d’interprétation, de traduction du monde. Le premier pas serait de constater que Bassoff a su construire son récit avec brio, lors du long prologue, lors d’une descente que l’on croit aux enfers alors que nous sommes encore sur terre et que le pire est à venir, on se pense dans la tête d’une personne alors que nous sommes encore des spectateurs extérieurs à l’histoire que l’on nous raconte. C’est comme écouter une histoire que l’on connaît déjà autour d’un feu de camp, sourire à l’avance et ne pas s’apercevoir que le feu de camp n’est que la flammèche annonciatrice d’un mur de feu.

Dès lors quand le récit se montre sous son véritable jour, nous étions prêts mais pas préparer, notre garde n’était pas au bon endroit et le choc est violent, la chute sans fin. Encore un pur bonheur de lecteur masochiste, je ne vois que ça.

Il ne s’agit pourtant pas d’un simple « twist explicatif » ou d’un coup de semonce dans les perceptions du lecteur, mais d’autre chose, d’un nouvel angle, d’une autre personne. On le remarque par exemple à la façon de jurer du personnage, dans la première partie il semble se retenir, se serré sur lui-même comme un poing, refuser de jurer pour mieux expier, alors que plus tard/avant il compare volontiers les gens ou les situations au cul de quelque chose (l’occurrence revient quatre ou cinq fois et souvent sous le mode d’une comparaison). Le jeu des signes reprend ses droits, puisqu’on relit la même histoire, avec les mêmes éléments mais que ce qui était détail devient capital, mais il s’agit là encore de « signes visibles », de repères non plus pour ne pas sombre dans la violence mais pour ne pas sombrer dans la folie, pour donner une explication romanesque à l’ensemble (et non pas une explication psychologique c’est cela qui fait la force du roman, de parvenir à construire une mécanique littéraire et stylique efficace, de l’afficher pour en faire un élément d’une intrigue plus complexe qu’il y paraît sans chercher sur ce point à faire dans le démonstratif, on subit les chaos de la route sans se sentir le jouet d’un auteur fanfaron et omniscient).

En brouillant un peu plus les cartes et en changeant de pronom, la fin interroge encore. On se demande ce qu’il en est, on élabore une hypothèse, on compte les coups (difficile de ressortir de cela indemne) et on se dit que la prochaine fois on ne croira pas avoir compris.

 

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