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Le pire c’est qu’à chaque fois on peut dire que c’est « l’œuvre  séminale » , l’œuvre qui va enfin faire comprendre aux hommes l’absurdité de la guerre (« on n’y peut rien, mais on ne sait pas quoi faire, on dit c’est le destin » il n’avait pas tort le poète sur ce coup là), à croire que l’on attend la nouvelle pour voir émerger le prochain Junger, O’Brian, Lévi ou Marsh (entre autres, malheureusement). Ils doivent être heureux ceux là à devoir constamment se retourner dans leurs tombes.

Un siècle plus tard est rien n’a changé, enfin si depuis on a dû rendre accessible les sentiers de la gloire de Kubrick, c’est dire si on a avancé sur le sujet. Le plus drôle c’est qu’avoir un discours antimilitariste revient souvent à passer pour le naïf ou le benêt du coin, si ce n’est pour un fieffé salop, un pur bonheur (et je ne vais pas vous refaire le coup de citer Julien Gracq) ; alors même que la majorité des ouvrages de ce type ne pointent que rarement la foi de l’engagement mais plutôt la dose d’abus de pouvoir, d’aveuglement et de manipulation qui se cache derrière tout cela, tout comme on ne tombe que rarement dans la victimisation.

D’ailleurs, à trop vouloir y voir un classique de la littérature de guerre et la retranscription d’une expérience personnelle que l’on image traumatisante, on oublie sans doute de parler de l’écriture d’un auteur parvenant à transcender l’empathie pour peindre un tableau des plus âpres, des plus sombres mais également des plus esthétiques qui soient.

Il s’agit bien d’un récit, celui d’hommes partant à la guerre, s’engageant dans un conflit pour différentes raisons, vivant se conflit (y mourant, y souffrant, y hurlant, y pleurant, y mentant, s’y trompant) et en revenant afin de terminer leur jour comme marque page douloureux des livres d’histoire, comme aide-mémoire. Dès lors il devient difficile de ne pas y voir un de ces monuments aux morts ornant nos villes et nos campagnes à qui l’on donnerait la parole, l’un de ces moments où les noms sont autant d’inconnus, d’énigmes insolubles. C’est à ces fantômes, ces êtres que l’on a pris l’habitude de conjuguer au passé pour ne plus avoir qu’à gérer le présent de résignation que l’on s’inflige chaque jour. Des destins insignifiants et non les barreaux d’une échelle de morale pour graduer le malheur (combien ça vaut un enfant syrien en nombre de unes de jt, plus ou moins qu’un car scolaire en feu  ou que la journée de la femme ? ). En évitant l’écueil du lacrymal, l’auteur ne tombe pas dans la fosse d’à côté qui le verrait donner la consistance à son récit par une exploration exhaustive des enjeux géopolitiques du moment (là encore combien de reportages.enquêtes proposés au grand public pour qu’il puisse se faire une idée et non une opinion).

Ce livre n’est pas un épanchement personnel, ni une exploitation sordide du faits divers en temps de guerre, ni une exposition de l’atrocité individuelle ou de la barbarie aveugle des nations, c’est avant tout le livre d’une ambition, la retranscription cohérente d’une cacophonie, c’est faire surgir de terre les voix d’une centaine de personnages.

On pourrait penser à des nouvelles, des fragments, des moments poignants. Mais, il faudrait plutôt chercher du côté de la poésie. Si la répétition de certains noms, le fait que certains chapitres se font écho en donnant à lire différentes versions d’une même histoire et si l’ensemble propose une progression chronologique de l’engagement de la compagnie K, les émotions qui en résultent superposent à cette image plutôt classique un patchwork complexe et difficile à cerner.

Les récits se mélangent en effet rapidement, ils sont courts, parfois anecdotiques, parfois drôle (la mésaventure, sans aucun doute horrible, de ce soldat obligé de subir plusieurs piqûres antitétaniques m’a fait rire), souvent sombres voire cauchemardesques mais ils dépassent rarement les trois pages, alors très vite on oublie les noms, seuls quelques toponymes surnages comme autant de balises, tandis que s’agglutinent les péripéties et les angoisses en un maelstrom furieux dont on aimerait se défaire. Le tout s’installe en nous comme une longue métaphore filée, parasite remplaçant l’air de nos poumons par un air vicié, chargé d’un trop plein historique, tous ces hommes existent, dans leur merde, leur pus, leur dérisoire espoir, leur sottise, leur courage, leur lâcheté, leur peur, leur lucidité (le récit autour du soldat inconnu vous retourne les tripes) et il est impossible d’y échapper.

Impossible de desserrer cette étreinte, on aimerait reprendre notre souffle, quitter la tranchée pour prendre une goulée d’air mais c’est impossible. March n’expose pas, il propose, c’est-à-dire que nous ne sommes pas dans l’indice ou dans le symbole, dans le non-dit fantasmagorique d’une écriture pointilliste mais dans la fulgurance du signe, du mot choisi pour dire le vrai, ce livre est l’incarnation d’une abstraction juste. On commence par une mise en abime du récit, plus loin un soldat retrouve les lettres d’un autre et se prend d’affection pour les personnes évoquées, parfois il s’agit de colporter une rumeur ou de dénoncer les quolibets ou d’apostropher le lecteur, autant de techniques d’écritures dont on ne peut percevoir la charge romanesque puisqu’elles reposent sur la nécessité de dire le vrai.

Il aurait fallut des années d’écriture (de labeur, de réflexion, de remise en question aussi sans doute) à March pour parvenir à ce résultat, pour parvenir à fabriquer un témoignage littéraire en lieu et place d’un témoignage autobiographique (il semble avoir tenu à garder le silence ou une certaine opacité, une intimité autour de ses années de guerre). Un témoignage plus brutal ou plus moral aurait pu être versé comme pièce à conviction temporelle, aurait pu être proposer à nos mémoires révisionnistes pour en faire un monument aux morts de plus, la vision d’un homme comme devoir de mémoire à peu de frais, mais là en l’état littéraire des choses on reste dans l’entre deux, dans la tranchée de l’écriture. Nos tripes se nouent autant par compassion que par révolte et jamais notre imagination ne se fige dans un passé révolu, la pluralité des situations, des angles de vues, des réactions empêche cette cristallisation, tout comme la guerre empêche de penser l’humain, de dépasser le particulier pour saisir le sens d’un tout rassurant et raisonnable (on image bien un cours d’histoire permettant de saisir les tenants et les aboutissants de tel conflit ou de telle bataille, on imagine moins ce recul (nécessaire) au milieu des explosions de obus, les pieds déjà perclus de gangrène.

Cet ouvrage verse son obole au truisme selon lequel il est impossible d’écrire sur la guerre, en montrant à quel point il est impossible de la comprendre.

A dire, à écrire, qu’il s’agit d’un livre choc, d’un monument on risquerait de prendre une posture passive et ainsi de passer outre l’expérience que propose cet ouvrage à la sauvagerie lucide et subtile.

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