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On pourrait s’attendre à Corto Maltese, à un regard profond -toujours profond-, une parole rare et sèche, aux signes et aux horizons d’un monde autant en mouvement qu’en devenir. On pourrait s’attendre à du Loti aussi, mais tout cela reviendrait à croire que visiter une exposition Gauguin suffit au dépaysement de l’âme (un peu comme écouter un disque de Manset en voyage, du Manset d’avant). Alors, faudra-t-il se contenter d’une énième rediffusion d’un reportage d’Antoine, d’une pastille télévisuelle, d’une pilule auto-bronzante pour rétine ?

Heureusement non. La littérature est aussi affaire de rythme, ce recueil nous impose le sien avec un fort accent calypso. Pas le calypso frelaté pour tube radio en mal de soleil à vendre, le calypso au rythme chaloupé, au tangage dangereux, à la mélodie sucrée et épicée des rivages de l’ailleurs. Cet ouvrage est aussi improbable que la pochette de Robert Mitchum chantant des airs tropicaux et aussi classieux que les airs tropicaux chantés par Robert Mitchum, ou qu’un disque de Les Baxter.

Quelques tonalités sont plus visibles que d’autres au fil du recueil.

Tout d’abord, des récits proposant des aventures épiques et grotesques comme seuls les ailleurs semblent pouvoir en procurer au lecteur. Des personnages dépassés par les événements, entourés d’incompétents et baignés dans une culture qu’ils ne maîtrisent pas ou qu’ils refusent de maîtriser, ils se retrouvent bien vite ballotés contre le bastingage de la vie. Un tenancier d’hôtel minable devant gérer le cadavre de sa mère, un barman à moitié fou (pour ne pas dire complètement fou) des perroquets rares et un médecin incompétent donne lieu à une histoire truculent, improbable et à la saveur aigre-douce. Une leçon de désenchantement paradisiaque, loin de tout les ennuis s’accumulent parce que le quotidien ne coule pas de source. La lenteur de la nouvelle donne plus de poids aux quiproquos, plongeant le personnage dans une noyade des plus lentes et des plus tragi-comique. Cette théâtralité ressort également dans ce jogging improvisé par un dealer de drogue en surpoids, sa culpabilité pondérale (il ne fait jamais bon culpabiliser sous les palmiers) va entrainer derrière lui un nombre invraisemblable de retournement de situation, de quoi nous régaler mais aussi de quoi nous empêcher de tomber dans le piège du cocktail et de du transat.

Il faut garder l’oeil ouvert, surtout quand vous avez le soleil en face. Certains récits se font beaucoup plus moralistes, comme cette jeune fille tombant amoureuse d’un marin dont le seul souci dans la vie semble être d’apprendre des leçons « à la dure » aux autres, ou ce voyageur qui de retour chez lui s’aperçoit que sa compagne change de vie en ne voulant pas changer de port. Autant de fables plus dures, sans être cruelles, qui interroge la difficulté du voyage, du déracinement, de l’errance solitaire que l’on aimerait partager. Plus crument ces histoires exposent également la pauvreté du monde, une pauvreté d’abord évidente, que l’on aimerait voir comme un miroir du dépouillement de l’âme mais qui n’a rien d’une pourriture noble. Là encore, plus durement, il est question de désenchantement mais sous un angle plus individuel, plus intime, plus tranchant aussi.

Les derniers récits du recueil proposent de suivre le même personnage, des histoires saisissant trois moments de la vie d’un homme tout juste débarqué sur une île. Il va logiquement se rendre sur son lieu de travail, en hauteur, sur terre cherchant (c’est son métier, il est chercheur) à trouver des repères, des échos de son mode de pensée dans les rencontres qu’il fait. Ce périple (que l’on trouvera sans doute très apaisé au départ mais qui saura révéler les failles et les distances entre les cultures et les regards posés sur le monde) se terminera dans un bateau de pêche, il ne sera plus question de marcher, de vagabonder, mais de travailler, de suer et, finalement, de toucher à la mystique de la culture (on y arrive toujours même si c’est par des chemins détournés et même si, là encore, la désillusion est au bout du chemin).

Recueil que l’on aimerait sans doute prendre pour un apéritif avant d’attaquer le plat principal, ce bonheur des îles se révèle plus corsé et plus subtil qu’on aurait pu le croire. Une sorte de rhum médicinal qui fait du bien en chassant du corps les impuretés et les préjugés par la plus primaire et efficace des façons le doux délire.

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