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walter

« Vous verrez, ça se lit comme un roman ». Tout tient dans l’image, dans le raccourci pour inciter, pour cueillir la naïveté au plus proche de la curiosité. On s’en doute, même s’il s’agit d’une vulgarisation (comparée à ses écrits plus précis et pointus) cet ouvrage de table de chevet pour prof de français en proie au doute face à une horde d’élèves écrivant en phonétique n’a rien de romanesque. Ou alors, il faudrait une chercher une tension.

A première vue, enfin peu de temps après le début de notre lecture, on pourrait dire que l’ouvrage tient plus d’un bon livre d’histoire de la cuisine proposant quelques recettes oubliées. Il ne faut rien y voir de péjoratif, bien au contraire, mais l’on doit rapidement se rendre à l’évidence de notre incapacité à ne pouvoir tout engranger, tout retenir. On sait qu’il nous faudra revenir plus tard, que l’on est ici pour suivre un cheminement un parcours, que des nouveautés, des découvertes, des étonnements, des envies se cachent au coin de chaque page et qu’à vouloir embrasser entièrement cette masse on risquerait de s’y perdre, pire, de s’en dégoûter.

En guise d’image j’aurais dû opter pour une visite dans un musée, cela aurait été plus proche en terme de ressentie, mais solitaire la visite n’invite pas à suivre un parcours et accompagnée d’un guide elle sent le remplissage de fiche culture pour l’exposer à rendre la semaine prochaine. Car, pour touffus qu’il soit cet ouvrage n’en reste pas moins d’une clarté et d’une évidence à toute épreuve. Dès lors difficile de lui trouver une tension quelconque, tout juste un écho de notre frustration à venir (sentiment que l’on pourrait contrer en prenant des notes, ce qui en gâcherait la lecture et que certains avis ont déjà su faire leur en proposant des anecdotes en guise d’amuse gueule).

L’auteur propose une plongée historique dans les langues européennes, d’abord une présentation générale puis en retraçant la destinée (et la fondation) des langues actuelles depuis leurs racines connues jusqu’à des considérations sur leur modalité contemporaine. Les étapes sont souvent les mêmes, l’ouvrage est structuré et clairement à volonté didactique (ludique même si l’on se réfère aux quelques jeux qui en émaillent les pages). Le format récurrent évite de se perdre, évite les doublons, apporte une grande cohérence au discours. Au début les considérations économiques peuvent surprendre puis on se met à les attendre. Là est la force du livre, on le lit pour en savoir plus sur les langues, sur leur historie et leur entremêlement, et cela modifie considérablement notre compréhension du monde. Les cartes, les représentations contemporaines sont issues d’un imaginaire, d’un phantasme, en avoir conscience ne suffit pas se débarrasser de réflexes inculqués souvent depuis l’enfance (logiquement l’école simplifie, vulgarise et malheureusement on ne revient que trop rarement sur la structure de nos représentations alors que l’on s’en sert quotidiennement comme d’un outil de jugement). Henriette Walter s’invite dans de nos certitudes non pour les dynamiter ou dans une volonté de réécriture, mais bien pour nous apprendre à manier correctement l’outil avec lequel nous pensions faire des prouesses, duquel nous pensions tout connaître.

Bien évidemment on retiendra plus aisément le chapitre abordant la langue française, et l’on comprendra alors combien la langue est affaire d’art, de science, de politique, d’économique, d’échange, de partage et surtout d’utilisation. Ce qui paraît être un truisme s’énonce une remise en forme de nos perceptions historiques, déjà la première carte avait donné le « la » en supprimant les frontières des états, et c’est sous ce blason d’ouverture qu’il faut comprendre l’ouvrage, comme une investigation à l’envers, une perspective cherchant à brouiller les pistes non point pour se perdre mais bien pour éviter les certitudes et les jugements hâtifs (les politiques, internationales, visant à injecter dans la langue un passé « noble », des références historiques ou une étymologie montre que la langue n’est pas qu’affaire de parole).

A ce stade, on pourrait croire à une hymne à la tolérance, à un regard ouvert (presque compassionnel trouveraient certains) pour une vision « européenne » ou aimante de nos « voisins », mais il n’en est rien. L’auteur ne prend jamais de parti, ne laisse jamais supposer qu’un choix fut (ou sera) meilleur qu’un autre. Ainsi la réflexion autour de la (fameuse) rixe autour de nénuphar/nénufar montre bien les ambigüités d’une langue qui ne peut penser son présent sans faire référence à un passé, fut-il lui-même imaginé de toutes pièces, un constat qui nous laisse en plein questionnement, en plein doute. Plus qu’une langue on assiste à la construction d’un imaginaire, les deux se construisent ensemble, parfois on se recroqueville vers un passé mythique, parfois on s’aide de l’opulence économique, parfois on prononce la langue d’un voisin avec l’accent d’un autre (l’exemple du danois est vraiment saisissant à ce niveau), souvent on subit autant d’influence que l’on a pu en avoir quelques siècles auparavant.

Au fil des pages ce livre découpe notre vision simpliste (car construite ainsi) de l’étymologie et donc de l’Histoire (je ne me souviens qu’il fasse à l’allusion à cela mais j’ai en tête le fait que le mot « renard » est supplanté celui de « goupil » en français, comment un nom propre, un personnage est devenu un nom commun, voilà un exemple –simpliste- qui montre combien ce que l’on nomme « richesse » n’est ni complexité factice, ni habitude vernaculaire mais bien un constant mélange, une réappropriation permanente de ce que nous souhaiterions être et avoir été) pour lui substituer une réflexion lente, de l’ordre de la sédimentation.

Plus que d’une remise en cause soudaine, jaillissante, qu’une épiphanie cherchant à « sublimer » la langue, l’auteur opte pour le long terme, pour le temps long. On repense la Rome, sa langue, son influence, on « voit » l’influence germanique non pas d’une vision linéaire (les méchants barbares déferlent et détruisent tout sur leur passage, de même que les méchants vikings le feront plus tard, bref une litanie si souvent entendue que d’aucuns prennent encore plaisir à nous la « sublimer » à la sauce médiatique-buzz-polémique) mais d’une multitude complexe (sur le plan linguistique mais pas seulement), on suit les répercutions de la bataille d’Hasting ou l’exode des acadiens, on perçoit une vision moins Charles Martel et plus subtile de la reconquête de l’Espagne, autant de faits, de moments qui sont des croisements, des retours en arrière, des changements, des simplifications, les étapes d’une unification utopique qui n’a que rarement lieu. Le choc en retour c’est que l’on ne peut rester indifférent au monde qui nous entoure (aux journaux traitants les terroristes de « kamikazes » sans que personne (les gentils « spécialistes de la terreur et de la sécurité sur les plateaux télés » ou, rêvons un brin, les gentils journalistes… bref d’autres que les spécialistes) ne s’en émeuvent, au traitement méprisant des « jargons » de banlieue (et des personnes qui en usent, enfin qui forcément « construisent des barrières »), au marketing (les jeux se vantant de créer de l’addiction) omniprésent que nous laissons nous moutonner).

Alors, sans rien saisir de romanesque en nous cet ouvrage génère tout de même une tension. On pourrait le brandir comme un livre « à lire » pour faire bien dans les dîners mondains (en arborant deux ou trois anecdotes pseudo intellectuelles), on pourrait l’acquérir pour réviser gentiment un partiel de licence de lettres, mais à la vérité il nous met face à l’abyme que nous croyons être la langue de notre époque, faire un pas de plus, pour saisir l’outil, c’est prendre un risque.

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